Après les syndicats, les organismes communautaires, les groupes de femmes et les associations étudiantes, voilà que même les fondations privées expriment leur inquiétude à l’égard des politiques d’austérité du gouvernement de Philippe Couillard. Le 11 mars dernier, le journal Le Devoir publiait une lettre intitulée «Les risques de la rigueur budgétaire», signée par neuf fondations québécoises qui soutiennent notamment l’aide aux femmes, aux enfants et aux personnes âgées, le développement régional, les coopératives rurales et l’alphabétisation.
Leur cri d’alarme met en garde le gouvernement contre les dangers d’un accroissement des inégalités sociales. Les compressions budgétaires et la révision des programmes de l’État, soulignent les fondations, risquent de creuser davantage le fossé entre les riches et les pauvres et d’entraîner ainsi une aggravation des problèmes sociaux: baisse de l’espérance de vie, hausse de la criminalité et faible participation démocratique des citoyens.
Selon Sylvain Lefèvre, professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale et spécialiste de la philanthropie, ce geste constitue une première. «Les fondations privées sont généralement discrètes et il est rare qu’elles se concertent pour intervenir sur la place publique, dit-il. Contrairement aux groupes communautaires, par exemple, elles n’ont pas de plateforme de revendications communes ni de porte-parole.» Cela dit, leur prise de position est conséquente, poursuit le chercheur. «Les fondations connaissent bien les problèmes sociaux de la société québécoise. Elles soutiennent plusieurs groupes qui viennent en aide aux personnes démunies. Des groupes dont la santé financière est précaire et qui se sentent de plus en plus vulnérables dans un contexte de coupes budgétaires.»
Le prix de l’inégalité
Les fondations utilisent dans leur lettre un langage prudent. «Celles-ci préfèrent parler de “rigueur” plutôt que d'”austérité” et ne rejettent pas a priori toute révision des politiques et des programmes publics», note Sylvain Lefèvre. Les fondations soutiennent, toutefois, que les choix budgétaires actuels risquent d’accroître les inégalités, lesquelles nuisent à l’économie, à la démocratie et à la société dans son ensemble. «Elles reprennent un argument utilisé par Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, dans son ouvrage Le prix de l’inégalité, paru il y a deux ans. Stiglitz y affirme que les inégalités ont un coût non seulement social, mais aussi économique et politique. Il rappelle, notamment, que les économies réalisées à court terme par l’État peuvent entraîner des dépenses encore plus importantes à long terme.»
Les fondations signataires
La lettre publiée dans Le Devoir a été signée par les fondations suivantes: la Fondation Béati, la Fondation Berthiaume-Du-Tremblay, la Fondation des YMCA du Québec, la Fondation Dufresne et Gauthier, la Fondation Léa-Roback, la Fondation Lucie et André Chagnon, la Fondation de la famille McConnell, la Fondation Solstice et la Fondation Y des femmes de Montréal.
Rappeler l’État à l’ordre
Les gouvernements qui se sont succédé au Québec depuis 20 ans ont de plus en plus sollicité le mécénat privé, les fondations et les dons des particuliers pour financer certains programmes publics, fait remarquer le professeur. «Les gouvernements ont conclu des ententes de partenariat avec des organismes philanthropiques, comme ce fut le cas avec la Fondation Lucie et André Chagnon dans les années 2000 dans le cadre des programmes Avenir d’enfants, Québec en forme et Réunir Réussir, destiné à soutenir la persévérance scolaire. Le fait que l’État confie des mandats aux fondations est parfois interprété comme une forme de sous-traitance, voire de privatisation des politiques sociales. Aujourd’hui, paradoxalement, ce sont les fondations privées qui rappellent à l’État ses responsabilités sociales.»
Le nombre de fondations privées a augmenté en Amérique du Nord et en Europe depuis les années 80. « En plus des États qui ont contribué à leur développement, la concentration de la richesse a favorisé la constitution d’immenses fortunes privées, dont certaines ont donné naissance à de nouvelles fondations», explique Sylvain Lefèvre.
Un portrait contrasté
Les fondations forment une galaxie d’acteurs méconnus du grand public. Elles ont des structures, des missions et des valeurs sociales diversifiées. «La Fondation Lucie et André Chagnon – l’une des plus importantes au Canada avec un capital de 1,5 milliard de dollars – et la Fondation McConnell sont issues de fortunes privées et sont proches du milieu des affaires, tandis que les fondations Beati et Léa-Roback ont des liens étroits avec les mouvements sociaux, observe le chercheur. Certaines sont même très anciennes: la Fondation McConnell a été créée dans les années 1930 et la Fondation des YMCA du Québec regroupe des organismes centenaires.»
La récente sortie médiatique des fondations québécoises est importante, croit Sylvain Lefèvre. «Ces organisations indépendantes financièrement jouissent d’une grande crédibilité économique et possèdent des réseaux d’influence étendus. Leur voix dans le débat public mérite d’être entendue.»