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La forêt boréale nordique passée au peigne fin

Une étude propose de soustraire des territoires du Québec à l’aménagement forestier au-delà d’une certaine limite nordique.

Par Valérie Martin

14 novembre 2014 à 10 h 11

Mis à jour le 17 novembre 2014 à 15 h 11

Photo: Guillaume Ajavon

Un comité scientifique coprésidé par Yves Bergeron, professeur du Département des sciences biologiques, a produit récemment un rapport qui revoit la limite nordique des forêts québécoises que l’on peut aménager de manière durable. «Un premier tracé nordique, réalisé en 2002 par le gouvernement du Québec, avait été critiqué pour ses données insuffisantes et ses inventaires imprécis. On connaissait peu alors les territoires les plus au nord. C’est pour cette raison que le gouvernement a décidé de former un comité scientifique afin de réévaluer le tracé au moyen de nouvelles approches», explique Yves Bergeron, qui est aussi titulaire de la Chaire industrielle CRSNG/UQAT/UQAM en aménagement forestier durable.

Cinq années ont été consacrées à approfondir les connaissances de la forêt boréale nordique du Québec au moyen, notamment, de la cartographie et de l’inventaire terrestre. La limite nordique des forêts dites «attribuables» fixe la portion  septentrionale des forêts québécoises jusqu’où il est possible de pratiquer un aménagement forestier qui respecte les critères d’aménagement durable. Ce territoire de 242 000 km2, compris entre les latitudes 510 et 530 Nord, s’étend de la baie James à la Basse-Côte-Nord. Le comité s’est aussi penché sur la portion sud du domaine bioclimatique de la pessière à mousses (240 000 km2), déjà bien documentée par l’inventaire forestier du ministère, pour un territoire d’étude d’une superficie totale de 482 000 km2.

Mis sur pied en 2005 par le ministère des Ressources naturelles et de la Faune, le comité scientifique était composé de chercheurs du ministère, du Service canadien des forêts, de l’Université Laval et des Universités du Québec en Abitibi-Témiscamingue, à Chicoutimi et à Rimouski. Son mandat consistait à revoir l’approche et la méthode utilisées antérieurement, à délimiter des zones d’aménagement et à proposer une limite nordique dans un contexte de développement durable, notamment sur la base de critères relatifs à la biodiversité, à la productivité ligneuse, à la dynamique naturelle et au potentiel d’aménagement des forêts.   

«Nous avons pu ainsi analyser l’écosystème de la forêt dans son ensemble, souligne le professeur. En plus de redéfinir la limite nordique, les travaux du comité ont permis d’acquérir une somme de nouvelles connaissances tant sur le milieu que sur l’écologie de la forêt boréale nordique.»

Des territoires plus ou moins vulnérables

Les travaux du comité ont permis d’évaluer la sensibilité à l’aménagement forestier durable de trois types de territoires, en fonction de certains critères, soit les contraintes du milieu physique, la capacité de production forestière, la vulnérabilité des forêts face au risque de feu et le maintien de la biodiversité du milieu. Les chercheurs ont identifié le territoire de sensibilité faible qui satisfait aux critères d’aménagement durable des forêts, comme c’est le cas dans la plupart des régions du Sud du Québec; le territoire de sensibilité moyenne à élevée, qui peut être soumis à un aménagement durable sous certaines réserves; et le territoire de sensibilité très élevée, qui ne satisfait pas à au moins un des critères et pour lequel un aménagement forestier ne peut être considéré comme durable.

Comparativement à celui adopté en 2002, le nouveau tracé proposé pour la limite nordique parfois ajoute, parfois soustrait des portions de territoire à l’aménagement durable des forêts. «La région de la Basse-Côte-Nord répond désormais aux critères d’aménagement durable des forêts retenus par le comité, mais d’autres portions de territoires ont été retranchées parce qu’elles sont trop vulnérables», observe Yves Bergeron.

Des recommandations

Le comité recommande, entre autres, de modifier le tracé de la limite nordique des forêts attribuables afin d’exclure les territoires de sensibilité très élevée des unités d’aménagement forestier. «Ce sont des régions éloignées où sévissent de nombreuses perturbations naturelles, dont des feux de forêt particulièrement difficiles à maîtriser en raison du manque de routes et d’infrastructures, note le chercheur. Par ailleurs, les opérations forestières dans certaines régions nordiques risquent de mettre en péril l’habitat des populations de caribous.» C’est pourquoi le comité recommande qu’aucune garantie de récolte ne soit accordée sur ces territoires. Seuls les besoins ponctuels en matière ligneuse des communautés locales pourraient être pris en compte.

Le comité recommande également de réévaluer la sensibilité des territoires à l’aménagement forestier lorsque des résultats de recherche, sur l’effet des changements climatiques par exemple, démontreront des modifications significatives de la capacité de production des forêts, du cycle de feu ou de la biodiversité.

Selon Yves Bergeron, le Québec est l’une des premières juridictions au monde à fixer des limites à l’exploitation forestière en s’appuyant sur des bases scientifiques. «Le danger, dit-il, est de récolter le bois là où il ne peut pas croître. Le rapport envoie un message clair. Il reste des forêts au-delà d’une certaine limite nordique, mais on doit éviter d’y faire de l’exploitation forestière si on veut les maintenir.»