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Aide humanitaire ou prosélytisme?

L’ACDI finance de plus en plus des ONG aux fondements religieux, particulièrement celles qui font du prosélytisme, révèle une recherche de François Audet.

Par Benjamin Tanguay

18 mars 2013 à 0 h 03

Mis à jour le 17 septembre 2014 à 19 h 09

Depuis que le gouvernement conservateur a pris le pouvoir, en 2005, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) accorde une part significativement plus élevée de son financement aux organismes humanitaires ayant des fondements religieux, particulièrement lorsqu’ils ont une mission d’évangélisation. C’est la conclusion d’une étude menée par François Audet, professeur au Département de management et de technologie de l’ESG et directeur scientifique de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, avec Francis Paquette et Stéfanie Bergeron, étudiants en science politique à l’Université de Montréal.


Cette recherche qui paraîtra dans la Revue canadienne d’études du développement dans les prochains mois recense entre 2001 et 2010 les fonds octroyé par l’ACDI à 198 organisations non gouvernementales (ONG) enregistrées comme organismes de charité et dont le siège social est au Canada. Sur la base des statuts et des rapports annuels tirés de leur site Web ainsi que sur celle des informations divulguées dans leur déclaration d’impôt faite à l’Agence du revenu du Canada, François Audet et son équipe ont catégorisé chaque ONG selon qu’elle était séculaire, religieuse ou encore prosélyte. Le chercheur insiste sur l’objectivité de la démarche. «Nos résultats reflètent les données administratives à notre disposition, explique-t-il. Ça ne veut pas dire que certaines organisations ne font pas d’évangélisation sur le terrain sans le déclarer.»


Une tendance claire


François Audet tire de cette étude deux conclusions inédites. D’abord, que les portraits du financement accordé par l’ACDI sont bien différents lorsqu’on compare la période libérale de 2001 à 2005 au règne conservateur de 2005 à 2010. Alors que les subventions moyennes aux ONG laïques ont augmenté de 27,1 % sous Paul Martin, elles n’ont crû que de 5 % sous Stephen Harper. On observe l’inverse du côté des fonds octroyés aux organisations religieuses, qui ont d’abord diminué de 7,3 % sous les libéraux pour ensuite augmenté de 28 %. En ce qui concerne les montants accordés aux ONG prosélytes, la tendance est encore plus claire : après avoir connu une maigre croissance de 1,1 %, ils ont enregistré une progression fulgurante de 72 %. Et les données préliminaires pour 2011 laissent croire que cette situation se poursuit.


Autre constat : l’argent est principalement allé aux ONG religieuses dont le siège social est situé dans l’ouest du pays – Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique. Depuis 2005, le financement de ces organisations a augmenté de 122,1 %. «On peut parler d’un phénomène de confessionnalisation et de régionalisation de l’aide internationale du Canada», résume François Audet.


Ces statistiques sont-elles suffisantes pour parler d’une orientation idéologique du financement de l’aide internationale? Pas en soi, mais, pour le chercheur, cette recherche s’ajoute à plusieurs indices accumulés au cours des dernières années. «Quand on regarde le panorama général, souligne-t-il, il semble assez clair que la politique canadienne de l’aide internationale est idéologiquement orientée.» François Audet note que des décisions gouvernementales ont déjà fait passer l’idéologie avant l’impératif humanitaire, notamment dans les cas du financement de l’aide en Palestine et de programmes d’avortements de femmes violées lors de conflits armés.


Des petits nouveaux moins efficaces


Le professeur qui, pendant 15 ans, a évolué au sein d’organismes d’aide humanitaire se questionne aussi sur l’arrivée de plusieurs nouvelles ONG, ayant pour la plupart des fondements religieux. «Comment se fait-il que l’ACDI finance autant de nouvelles petites organisations à l’expertise peu ou pas reconnue?» se demande-t-il. Il évoque l’exemple de plusieurs organisations, parfois des presbytères, pour lesquelles trouver les statuts enregistrés et les rapports annuels s’est révélé un vrai casse-tête. «On s’attend à quelque chose de plus solide de la part d’organismes qui gèrent des fonds de l’ACDI», s’étonne-t-il.


Les politiques actuelles du Canada en matière d’aide internationale vont à l’encontre du consensus établi par tous les pays de l’OCDE lors de la Déclaration de Paris en 2001. Cette entente visait à augmenter l’efficacité de l’aide humanitaire, notamment par la réduction du nombre d’ONG avec lesquelles les pays font affaire, par leur consolidation et une meilleure coordination des efforts. Bref, tout le contraire de ce que le professeur observe au Canada.


François Audet souhaite que ces résultats soient l’occasion de mener un débat de société sur l’aide internationale. L’affaire semble bien partie : l’étude n’est même pas publiée qu’elle a déjà fait la une de La Presse, en janvier dernier. «Il y a une très grande méconnaissance de ces enjeux, mentionne le chercheur. Il ne faut pas seulement que cet article soit instrumentalisé politiquement, il doit aussi servir au débat public.»