Plusieurs indicateurs permettent de jauger la vitalité d’un quartier. «Depuis quelques années, la vie culturelle et l’implication des citoyennes et citoyens à cet égard fait assurément partie de ces indicateurs», soutient le professeur du Département de géographie Juan-Luis Klein. Le défi, précise-t-il, est de trouver une façon de mesurer cette vitalité culturelle dans une ville comme Montréal.
En collaboration avec Culture Montréal, l’équipe de Juan-Luis Klein a développé une grille de recherche permettant d’obtenir un portrait de l’activité culturelle à l’échelle des quartiers et des arrondissements de Montréal. Le professeur a cosigné, à titre de premier auteur, un article à ce sujet dans Journal of Cultural Geography.
«Nous y présentons les résultats obtenus dans trois arrondissements péricentraux géographiquement comparables, mais qui ont vécu ou qui vivent des difficultés, soit Rosemont–La Petite-Patrie, le Sud-Ouest et Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce», précise le chercheur, dont les cosignataires sont Diane-Gabrielle Tremblay (M.Sc. Économique, 1984), professeure à l’Université Téluq, Laurent Dambre-Sauvage (Ph.D. études ubaines, 2024), professeur à l’Université du Québec à Rimouski, Leila Ghaffari (Ph.D. études urbaines, 2021), professeure adjointe à l’Université Concordia, et Wilfredo Angulo (Ph.D. études urbaines, 2019), agent de recherche au Département de géographie.
Une grille en cinq thèmes
Cette grille de recherche s’appuie sur cinq thèmes déterminés à la suite de groupes de discussion formés d’acteurs du milieu culturel et de citoyennes et citoyens.
Le premier thème, les actifs culturels, va de soi. «Il s’agit des institutions, comme les musées, les salles de spectacle, les bibliothèques, les maisons de la culture, explique le professeur. Nous avons procédé à un inventaire géolocalisé de tous ces organismes culturels, de leurs moyens et de l’offre culturelle qu’ils déploient sur le territoire.»
L’équipe s’est intéressée par la suite au leadership (institutionnel, organisationnel et individuel) afin d’observer qui oriente les activités culturelles et qui assume la promotion de la culture et le développement des projets culturels à l’échelle des arrondissements.
«Contrairement aux idées reçues selon lesquelles le leadership émane forcément des institutions et des organisations, la recherche démontre que le leadership individuel partagé est très important, c’est-à-dire un leadership réparti entre plusieurs individus partageant une vision commune pour contribuer au développement de la communauté.»
Juan-Luis Klein
Professeur au Département de géographie
La gouvernance constitue la troisième thématique de la grille d’analyse. Il s’agit d’observer la manière dont les activités culturelles sont coordonnées par les différents acteurs du milieu, mais aussi comment le milieu culturel se coordonne avec les autres milieux, comme les organismes communautaires ou les responsables du développement économique. «L’idée, c’est d’observer comment s’articule la mise en commun des projets, car cette mise en commun est à la base des communautés», explique le chercheur.
Les ressources humaines s’inscrivent également parmi les thématiques analysées. Pour chaque arrondissement étudié, l’équipe de Juan-Luis Klein a relevé la présence de créatrices et de créateurs ainsi que celle d’un écosystème d’entrepreneuriat culturel œuvrant à la production, à la promotion et à la diffusion des activités culturelles, de même qu’au soutien des acteurs locaux.
«Nous avons observé que l’apport de ressources extérieures a été capitale pour insuffler une impulsion dans les arrondissements en difficulté. Pour fonctionner, il faut que cet apport extérieur soit appuyé par un leadership local capable de prendre le relais et d’assurer la pérennité des actions mises en place.»
Le cinquième thème est apparu en cours d’analyse. «Il s’agit de l’identité locale et du sentiment d’appartenance qui se transforme en fierté, souligne Juan-Luis Klein. Lorsqu’on est fier de notre milieu, on s’y implique et on le donne à voir par l’organisation d’activités culturelles ou par des manifestations artistiques non officielles dans l’espace public.» Les porteurs de ce sentiment d’appartenance et de cette fierté contaminent, dans le bon sens du terme, les organisations dans lesquelles ils s’impliquent, ajoute le chercheur. «Le meilleur exemple de cela est la sauvegarde du Cinéma Beaubien, un projet porté au début des années 2000 par un mouvement communautaire. On a trouvé la personne qui possédait l’expertise pour relancer le projet sur la base d’une entreprise d’économie sociale et cela a fonctionné.»
L’un des signataires de l’article, Wilfredo Angulo, a d’ailleurs consacré sa thèse au cas du Cinéma Beaubien, véritable catalyseur social de la revitalisation de Rosemont–La Petite-Patrie. Leila Ghaffari, pour sa part, s’est intéressée à la gentrification d’Hochelaga-Maisonneuve.
Différents arrondissements, différentes réalités
Au début des années 2000, les élus de Montréal ont décidé de ne pas concentrer la culture au centre-ville. On a plutôt choisi une forme de démocratisation territoriale de la culture, rappelle Juan-Luis Klein. «Il y a eu la création du Quartier des spectacles, oui, mais, en parallèle, on a aussi opté pour le concept de quartiers culturels, c’est-à-dire que les arrondissements devenaient les mandataires pour orienter le leadership culturel à leur échelle.»
Dans certains cas, les arrondissements ont su fédérer les forces culturelles de leur territoire afin de le revitaliser. Ce fut le cas, notamment, dans Rosemont–La Petite-Patrie, avec l’appui de la mairie d’arrondissement.
«Le succès du Cinéma Beaubien rayonne bien au-delà du 7e art. Une foule d’activités culturelles et citoyennes ont pris racine à proximité, tant au sein de commerces et d’institutions qu’en plein air au parc Molson situé juste en face.»
Dans le Sud-Ouest, le portrait est différent. Cet arrondissement compte cinq territoires distincts qui possèdent chacun leur Maison de la culture, leur bibliothèque et leur histoire, explique le professeur. C’est un arrondissement fractionné géographiquement par l’autoroute Bonaventure et par le Canal de Lachine. Certains lieux, comme Griffintown, sont en gentrification accélérée. «Le leadership et la gouvernance n’y fonctionnent pas très bien, note le professeur. Le dynamisme culturel s’y incarne davantage à l’échelle micro-locale. Un bon exemple est le Bâtiment 7 à Pointe-Saint-Charles, devenu l’emblème d’une nouvelle façon de faire, même s’il n’est pas dédié exclusivement aux activités culturelles.»
L’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce constitue un autre cas de figure. «On y observe deux réalités: le haut de la Côte, où se trouvent des institutions comme l’Université de Montréal et l’Oratoire Saint-Joseph, qui ne rejoignent pas nécessairement les populations locales, et le bas de la Côte, composée à plus de 50 % d’immigrants, qui développent des activités culturelles pour leurs propres communautés – bien que tous soient les bienvenus.»
Un outil pour Montréal
La Ville de Montréal souhaite maintenant peaufiner la grille d’analyse développée par Juan-Luis Klein et son équipe afin de pouvoir, entre autres, quantifier à l’échelle des aires de diffusion – un ou plusieurs îlots dont la population se situe entre 400 et 700 habitants – comment se manifestent les activités culturelles. «Cela permettra aux décideurs de poursuivre l’objectif d’appuyer la culture dans les milieux locaux», conclut Juan-Luis Klein.