Près de 100 personnes ont participé à la troisième édition du Sommet sur la trame verte et bleue active (TVBA), tenue le 25 mars dernier au Cœur des sciences. Organisée par le Pôle sur la ville résiliente de l’UQAM et le Conseil régional de l’environnement de Montréal (CRE – Montréal), cette nouvelle édition avait pour thème «Montréal à la croisée des trames: un équilibre à (re)trouver». Elle a réuni des actrices et acteurs de l’aménagement et de l’environnement urbains, provenant des milieux municipal, communautaire et universitaire.
Le sommet TVBA est une initiative portée depuis trois ans par le CRE – Montréal, rappelle le professeur du Département de sociologie Éric Pineault, codirecteur du Pôle sur la ville résiliente avec sa collègue Florence Paulhiac (études urbaines et touristiques). «La notion de trame renvoie au paysage urbain, à la manière dont on le perçoit et l’habite, précise le professeur. Ce paysage comprend, notamment, une flore et une faune, soit une trame verte, ainsi que des cours d’eau et zones humides, d’où l’idée de trame bleue.» En explorant ces trames, l’objectif du CRE – Montréal et de ses partenaires est d’accroître la protection de la biodiversité dans la région de la métropole, tout en examinant les tensions et complémentarités avec les activités humaines.
Le sommet de cette année a voulu élargir et actualiser la notion de trame. Les réflexions ont porté sur des dimensions encore peu explorées des trames écologiques montréalaises: la trame noire, associée à la pollution lumineuse, la trame blanche, liée au paysage sonore, et la trame brune, axée sur la biodiversité des sols.
Quand la nuit disparaît
Un panel sur la trame noire a réuni Joëlle Tétreault, candidate à la profession d’architecte et membre du Conseil de nuit de MTL 24/24, Rémi Boucher, coordonnateur scientifique de la Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic, qui possède une expertise dans la réduction des impacts négatifs de la lumière nocturne artificielle, et Carlos Acosta, chef de la Division de l’urbanisme de l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, où une politique en matière de pollution lumineuse a été élaborée.
«Ces personnes ont rappelé que lorsque la nuit tombe, nous avons pour réflexe de tout vouloir éclairer, voire sur-éclairer, observe Éric Pineault. L’éclairage artificiel a des impacts sur les humains. Le plus connu est la perte d’accès au ciel étoilé, une déconnexion qui s’accélère à Montréal et qui, selon des études, peut avoir des impacts psychologiques en matière de stress et d’anxiété.»
Certes, on doit considérer la sécurité des personnes dans l’espace public durant la nuit, en particulier celle des femmes et des individus vulnérables. «L’enjeu est de trouver un équilibre, dit le professeur. On peut répondre au besoin de sécurité sans toujours recourir à l’éclairage artificiel. Plus on éclaire intensément, plus on crée des effets d’éblouissement des yeux, et plus on réduit le champ de vision à l’endroit éclairé, rendant opaque ce qui lui est extérieur. Des techniques d’aménagement, telles que des indications signalétiques pour s’orienter dans l’espace, peuvent contribuer au sentiment de sécurité.»
L’éclairage des sols génère aussi des impacts sur la faune urbaine, poursuit le professeur. «On sait que la lumière agit comme un attracteur, suractivant une partie de la faune, comme les papillons de nuit s’agglutinant autour des lampadaires. Elle peut également constituer un mur que des espèces n’oseront pas franchir. Cela a pour effet de fragmenter le territoire et de surexposer certaines espèces à des prédateurs. On peut penser à un éclairage qui minimise ces impacts.»
Écouter la ville
Qu’est-ce que le paysage sonore et pourquoi s’y intéresser? Est-il différent en milieu urbain? Quels sont ses effets sur la biodiversité et les humains? Ces questions ont été abordées par un panel formé de Pascale Goday, musicienne-pédagogue et doctorante en études et pratiques des arts à l’UQAM, Juliette Fournier, conseillère en biodiversité, et Cynthia Tarlao, chercheuse postdoctorale à l’Observatoire des milieux de vie urbains de l’Université.
«En milieu urbain, on a tendance à aborder le problème du bruit uniquement en termes de volume ou de décibels, note Éric Pineault. Développer une trame blanche consiste à accorder une plus grande attention aux bruits et aux sons émis par des espèces vivantes, qui s’écoutent et communiquent entre elles. Un consensus s’est dégagé sur la nécessité de développer la recherche sur ces questions afin d’améliorer notre connaissance de la trame blanche.»
Des sols vivants
Dans un panel consacré à la trame brune, la professeure du Département des sciences biologiques Tanya Handa a fait référence aux services de la Ville de Montréal responsables de l’entretien des parcs, des arbres et de la végétation, qui sont en voie d’adopter la vision selon laquelle les sols urbains ne sont pas un simple substrat, mais des milieux vivants dont la biodiversité doit être préservée.
La dualité entre conservation de la biodiversité des sols et accessibilité universelle aux espaces verts et naturels a également fait l’objet de discussions entre Tanya Handa, l’architecte paysagiste Élise Beauregard, spécialisée en restauration des sols urbains, et Pierre-Étienne Gendron-Landry, directeur de la Société Logique, qui a mené des projets en aménagement d’espaces extérieurs en milieu urbain.
Milieux aquatiques et humides
Un autre panel, réunissant Marie Dugué, du Service de l’eau de la Ville de Montréal, Allegra Spensieri, chargée de projets en environnement, et Roy Vergel Navarrete, du Comité ZIP Jacques-Cartier, a porté sur le réseau écologique constitué des milieux aquatiques et humides (trame bleue). Les discussions ont tourné autour de divers aménagements réalisés pour protéger leur biodiversité.
«Il a été question, entre autres, d’un projet dans l’ouest de Montréal qui vise à protéger le Ruisseau Bouchard, l’un des derniers ruisseaux à ciel ouvert à Montréal, signale Éric Pineault. L’importance de renforcer l’accès au fleuve pour la population et les espèces vivantes, en aménageant des habitats, a également été abordée.»
Perspectives autochtones
En plus des panels, le sommet a proposé quatre ateliers thématiques, dont un portant sur l’importance de repenser notre relation au vivant en intégrant les perspectives autochtones. L’atelier était animé par la leader autochtone Imany Bégin-Paul, fondatrice et directrice de l’organisme Tshuapamitin.
La mission de l’organisme est de travailler avec de jeunes autochtones âgés de moins de 30 ans et vivant à Montréal. «Ces jeunes perdent leurs savoirs traditionnels parce qu’ils n’ont pas accès à des lieux où ils peuvent les mettre en pratique», note le professeur. C’est pourquoi Tshuapamitin organise sur le territoire montréalais des activités de trappe, de cueillette et de pêche. «Les jeunes autochtones demandent d’avoir la possibilité de se connecter à la nature et d’organiser des danses ou cérémonies dans certains espaces, sans se sentir jugés ou faire l’objet de contraintes. C’est une façon concrète de pratiquer la réconciliation avec les Premières Nations.»
Le sommet a non seulement permis de partager des connaissances entre les personnes participantes, mais aussi de faire émerger des projets de collaboration en recherche afin de renforcer la cohérence des actions en planification écologique à l’échelle du territoire montréalais.
«Des consensus se sont dégagés sur des priorités, sur ce que signifie la conservation de la biodiversité en milieu urbain, souligne Éric Pineault. Si les deux sommets précédents ont porté sur les trames écologiques verte et bleue, celui-ci a montré que d’autres trames, dont on doit s’occuper, traversent Montréal. Le prochain sommet devrait porter sur leurs interactions.»