Camille Robert
(Ph.D. histoire, 2025)
Titre de sa thèse: «Les travailleuses de l’éducation et de la santé face au tournant néolibéral de l’État québécois (1980-1990)»
Direction de recherche : Martin Petitclerc et Magda Fahrni, professeur et professeure au Département d’histoire
Bien que différents travaux aient été réalisées sur le tournant néolibéral de l’État québécois durant les années 1980, beaucoup de choses restent à découvrir sur ses répercussions dans la société québécoise. C’est ce que la chargée de cours du Département d’histoire Camille Robert (M.A. histoire, 2016) a cherché à démontrer dans sa thèse de doctorat.
Plusieurs économistes, politologues et sociologues ont écrit sur l’État-providence, mais sa remise en cause à travers le néolibéralisme a été peu étudiée dans une perspective historique, notamment avec une approche féministe basée sur un corpus de sources orales et textuelles.
La jeune chercheuse s’est aussi intéressée à cette période de l’histoire pour combler le manque de recherches sur le syndicalisme québécois. «On connaît bien le rôle joué par les Fronts communs intersyndicaux des années 1970, mais peu d’études ont porté sur les syndicats du secteur public entre 1980 et 1990 ainsi que sur les transformations des conditions de travail des personnes employées, des femmes en grande majorité: 66 % en éducation et 75 % en santé», rappelle Camille Robert.
La chargée de cours a voulu considérer le travail de reproduction sociale accompli par les employées du secteur public: éduquer les jeunes, soigner des personnes malades, prendre soin de leurs propres enfants et de leurs proches. «Ce sont aussi des femmes qui cherchent à faire entendre leur voix dans un mouvement syndical encore largement dominé par les hommes.»
Remise en question du providentialisme
Les années 1980 au Québec marquent un virage, celui du néolibéralisme, qui entraîne une remise en question de l’État-providence. Dans un contexte de crise économique, l’heure est à la lutte contre le déficit budgétaire, à la réduction de la taille de l’État et aux compressions dans les services publics et les programmes sociaux. Pour atteindre ces objectifs, les gouvernements qui se succèdent cherchent à briser la résistance des syndicats du secteur public, considérés à l’époque comme parmi les plus combatifs en Amérique du Nord.
Les attaques contre le mouvement syndical– lois spéciales pour empêcher des mouvements de grève ou forcer le retour au travail – se manifestent non seulement au Québec, mais aussi au Canada anglais et dans des pays comme les États-Unis de Ronald Reagan et la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher.
«De plus, on assiste à une campagne idéologique pour dépeindre les travailleuses et travailleurs du secteur public comme des privilégiés, souligne Camille Robert. Dans leurs discours, les gouvernements attribuent la crise des finances publiques aux salaires trop élevés et aux avantages sociaux trop généreux des personnes syndiquées. Conséquence: par rapport aux années 1960 et 1970, l’opinion publique au Québec sera beaucoup moins favorable aux revendications syndicales durant la décennie 1980.»
Une crise de la reproduction sociale
La chercheuse montre que le virage néolibéral a entraîné une «crise de la reproduction sociale», laquelle a affecté les trajectoires professionnelles et personnelles des travailleuses, avec des répercussions durables dans les milieux de l’éducation et des soins. «Dans un contexte de remise en question du providentialisme, l’État se décharge peu à peu de ses responsabilités sociales», observe Camille Robert.
Deux chapitres de la recherche sont consacrés aux perturbations subies en éducation et en santé: précarisation des conditions d’emploi, alourdissement et complexification du travail, et bouleversements dans le rapport à la profession des enseignantes et des soignantes. «En éducation, par exemple, on assiste à l’accroissement de la suppléance et des contrats de travail temporaires, pendant que les enseignantes et les orthopédagogues font face à des classes surpeuplées et à un plus grand nombre d’enfants en difficulté d’apprentissage, note la chargée de cours Du côté de la santé, le travail à temps partiel et sur appel occupe une place grandissante. En même temps, les infirmières doivent s’occuper d’un plus grand nombre de malades.»
Selon Camille Robert, la volonté des gouvernements d’obtenir une plus grande productivité au travail est à l’origine de la dégradation des conditions de travail dans les deux secteurs.
Reconfiguration des stratégies syndicales
Un autre chapitre se penche sur les rondes de négociations et les grèves de 1983, 1986 et 1989 dans le secteur public ainsi que sur l’adoption de lois spéciales, tout en portant une attention particulière à la reconfiguration des stratégies et des revendications syndicales.
En 1983, après l’adoption de la loi 111, qui suspend l’application de la Charte des droits et libertés et autorise le congédiement dans les écoles primaires et secondaires de personnes ayant refusé de retourner au travail, on observe chez les enseignantes et enseignants un grand désenchantement, note Camille Robert. «Plusieurs enseignantes et enseignants se demandent à quoi bon s’impliquer syndicalement si l’État impose les conditions de travail. Cela dit, malgré les lois spéciales, les amendes et les congédiements, la résistance s’organise et des revendications cruciales, telles que l’équité salariale et les congés de maternité, sont mises de l’avant.»
Chose certaine, poursuit la chercheuse, cette période a été importante pour la recomposition du mouvement syndical et l’engagement des travailleuses dans ses structures – encore fortement masculines–, dont les retombées ont été peu documentées par l’historiographie syndicale. «On voit se former de larges coalitions syndicales dans différentes régions ainsi que des alliances avec des groupes de femmes et des organismes communautaires. Par ailleurs, des progrès sont accomplis pour que les femmes occupent davantage leur place dans l’appareil syndical.»
Camille Robert conclut sa thèse en exposant les changements survenus à l’époque dans les modèles conjugaux et familiaux ainsi que les débats entourant l’élaboration d’une première politique familiale québécoise. «On voit de plus en plus de familles recomposées et de familles monoparentales avec des femmes à leur tête, qui vivent la précarité au quotidien. Malgré une conjoncture économique particulièrement difficile, d’importantes mobilisations ont permis des avancées décisives en matière de congés de maternité et d’accès aux garderies, y compris sur les lieux de travail.»
Des contributions importantes
Pour la chargée de cours, l’histoire orale est importante. Voilà pourquoi sa recherche repose, entre autres, sur une vingtaine d’entrevues avec des travailleuses. «J’ai voulu savoir comment les choses se passaient concrètement dans les salles de classe et dans les chambres d’hôpitaux, dit Camille Robert. Plusieurs travailleuses m’ont confié que ce n’étaient pas tant les grèves qui les avaient le plus marquées, mais la détérioration de leurs conditions de travail et de vie au quotidien.»
La thèse apporte plusieurs contributions à l’historiographie québécoise, en particulier dans les domaines de l’histoire des femmes, du syndicalisme, de l’État et des services publics. «Plus largement, j’ai voulu jeter un nouvel éclairage sur une décennie souvent perçue comme une période de reculs, en mettant de l’avant les mobilisations des travailleuses pour la défense des services publics et l’obtention de nouveaux acquis», indique la chercheuse. Sa thèse aide aussi à comprendre les réformes néolibérales. «Aujourd’hui, on parle des difficultés à accéder à des soins de santé de qualité, de la pénurie d’enseignantes et d’enseignants dans les écoles et, souvent, nous manquons de perspectives historiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. J’ai essayé de montrer que dès le début des années 1980, au-delà des coupes budgétaires, nous assistons à une transformation de la gestion des services publics et de l’encadrement des conditions de travail.»
Camille Robert publiera sa thèse de doctorat au cours de l’année 2026 aux Presses de l’Université de Montréal sous le titre Éduquer, soigner, résister. Les travailleuses de l’éducation et de la santé face au tournant néolibéral de l’État québécois (1980-1990).
Chercheuse postdoctorale
Actuellement chercheuse postdoctorale à l’Université Concordia, la chargée de cours mène un nouveau projet de recherche intitulé «Mobilisations associatives et syndicales des infirmières d’origine caribéenne et philippine dans les hôpitaux québécois (1973 – 1993)». Elle vise à mettre en lumière les contributions sociales, politiques et communautaires de nouvelles organisations – le Ralliement des infirmières et infirmières auxiliaires haïtiennes de Montréal, la Black Nurses Association of Quebec et la Filipino Nurses’ Association of Quebec –, notamment leur engagement dans la lutte contre les discriminations raciales en milieu de travail.
Camille Robert travaille également à un ouvrage consacré à la vie de la militante syndicale et féministe Madeleine Parent (1918-2012). Destiné à un public de jeunes, l’ouvrage doit paraître à l’automne 2026 dans la collection «Bonjour l’Histoire» des éditions Écosociété/Isatis.
Recherche, vulgarisation et enseignement
Camille Robert est déjà une figure connue dans le milieu de la recherche historique au Québec. Conférencière recherchée, elle intervient aussi régulièrement sur des enjeux d’actualité dans les médias. Elle a participé récemment à un balado documentaire autour du 50e anniversaire de l’Année internationale de la femme, diffusé sur les ondes de Radio-Canada.
Son mémoire de maîtrise a été publié sous le titre Toutes les femmes sont d’abord ménagères: histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager (Somme Toute, 2017). Elle a également codirigé, avec la chercheuse Louise Toupin, un ouvrage collectif intitulé Travail invisible: portraits d’une lutte féministe inachevée (Éditions du remue-ménage, 2018).
Membre du Groupe d’histoire de Montréal depuis 2022, la chercheuse collabore depuis 2016 à la revue électronique Histoire Engagée. «Cette revue destinée à un large public me tient à cœur, dit la chercheuse. On y trouve des articles scientifiques de facture classique ainsi que des réflexions plus personnelles d’historiennes et historiens. Nous faisons le pari que l’on peut prendre position tout en faisant preuve de rigueur.»
Parallèlement à ses activités de chercheuse, Camille Robert tient à maintenir ses activités d’enseignement au Département d’histoire, où elle donne, notamment, le cours d’initiation à la connaissance historique. «Ce cours porte sur la façon dont les savoirs historiques se sont développés et transformés. Il est important d’offrir la possibilité aux personnes étudiantes de réfléchir à la pratique historienne, à la façon dont les chercheuses et chercheurs en histoire se positionnent et se questionnent.»
À l’heure de la désinformation et des attaques contre la science, Camille Robert croit que les historiennes et historiens peuvent et doivent avoir un impact positif sur la société. «Pour moi, la recherche, l’enseignement, les conférences et les interventions médiatiques servent un même objectif: faire circuler le savoir historique le plus largement possible.»