Lorsque Sylvie Lévesque a commencé à s’intéresser à la coercition reproductive, autour de 2016, la notion référait principalement aux comportements commis par le partenaire au sein de la relation de couple. «Les victimes nous racontaient la violence exercée par leur conjoint et toutes les stratégies que ce dernier mettait en place, mais nous comprenions à travers leurs propos que ces comportements étaient souvent influencés par l’entourage, notamment la famille élargie, ou par des normes sociales associées à la reproduction», observe la professeure du Département de sexologie.
Dans le cadre d’un projet de recherche partenarial financé par le CRSH et réalisé en collaboration avec la Fédération du Québec pour le planning des naissances, Sylvie Lévesque et son équipe ont développé des outils afin d’analyser le rôle de la famille et de l’écosystème autour des victimes de coercition reproductive. «Il n’est pas rare qu’en plus du conjoint, la famille et la belle-famille exercent des pressions», constate la chercheuse.
Les résultats de l’étude ont été publiés l’automne dernier dans la revue Reproductive Health. Sylvie Lévesque en est la première autrice, les autres cosignataires étant la doctorante de l’Université d’Ottawa Catherine Rousseau (M.A. sexologie, 2019), les professeures Carole Boulebsol (M.A. travail social, 2019), de l’UQO, Mylène Fernet (M.A. sexologie, 1997), de l’UQAM, et Marie-Marthe Cousineau, de l’Université de Montréal, le professeur Simon Lapierre, de l’Université d’Ottawa, l’étudiante au baccalauréat en sexologie Ariane Boulet, et la coordonnatrice générale de la Fédération du Québec pour le planning des naissances, Jess Legault.
Des comportements répandus
La coercition reproductive, rappelle Sylvie Lévesque, réfère à des comportements qui interfèrent avec la contraception et la planification des naissances et réduisent l’autonomie des femmes. La relation sexuelle est consentie, mais pas le fait qu’elle ne soit pas protégée. Un partenaire qui met de la pression pour que sa conjointe arrête de prendre la pilule et tombe enceinte, qui jette à son insu ses pilules, qui l’empêche d’avoir accès à la contraception orale d’urgence ou qui refuse d’utiliser un condom constituent des exemples de coercition reproductive.
Dans le cadre de l’étude, l’équipe a analysé les réponses données par un échantillon de 427 femmes du Québec à un questionnaire en ligne. Les résultats témoignent de l’incidence du phénomène: même si la méthode du retrait, ou coït interrompu, avait été convenue au sein du couple, 41,2 % des femmes ont rapporté que leur partenaire ne s’était pas retiré pour éjaculer, révèle Sylvie Lévesque. Presque le quart des répondantes (23,7 %) a rapporté que le partenaire avait déjà retiré le condom sans leur consentement.
«Ces comportements répandus semblent banals, mais ce sont des gestes graves qui menacent le bien-être et la santé des femmes.»
Sylvie Lévesque
Professeure au Département de sexologie
Est-ce normal qu’il incombe à la femme de toujours revenir à la charge pour faire respecter les règles négociées, comme le port du condom ou le coït interrompu? La professeure rappelle qu’à la suite d’une décision de la Cour suprême, en 2022, le retrait du condom sans consentement, aussi appelé stealthing, est désormais reconnu comme une agression sexuelle.
Selon l’étude, 2,1 % des femmes ont indiqué que leur partenaire les avait obligées à poursuivre une grossesse alors qu’elles ne le voulaient pas (le scénario inverse est toutefois plus fréquent: 6,1 % ont rapporté avoir été contraintes par leur partenaire d’interrompre une grossesse qu’elles souhaitaient poursuivre). «Les données sur le rôle de l’entourage révèlent que 18,3 % des femmes ont senti une pression de la famille pour devenir enceintes, tandis que 7,5 % ont subi une pression pour avorter même si elles souhaitaient poursuivre leur grossesse», note la chercheuse.
Comme une toile d’araignée
Une trentaine de femmes ayant vécu de la coercition reproductive au sein d’une relation intime ont accepté de rencontrer l’équipe de recherche pour une série d’entretiens qualitatifs. «Cela nous a permis de comprendre comment la coercition reproductive se met en place et quelles sont les stratégies de contrôle qui emprisonnent la femme dans une dynamique qui lui fait perdre son autonomie par rapport à ses droits reproductifs», explique Sylvie Lévesque.
Les résultats confirment que la coercition reproductive ne se produit pas du jour au lendemain.
«C’est une toile d’araignée qui se tisse tranquillement.»
Par exemple, un conjoint oublie de mettre le condom ou ne l’utilise pas comme convenu, sans que sa conjointe ne lui prête de mauvaises intentions au départ. «Il est plutôt rare que le conjoint affirme clairement vouloir contrôler ou forcer la maternité. C’est insidieux, sournois et ça s’installe dans le temps.»
Une femme a raconté que son conjoint lui envoyait des vidéos d’enfants mignons et que dans les soupers de famille, il jouait avec les enfants des autres membres de la famille pour montrer à quel point il ferait un bon père. La famille trouvait son comportement attendrissant, mais la femme en question ne voulait pas d’enfant. Lorsqu’elle est devenue enceinte malgré elle, elle était en larmes et son conjoint lui a annoncé qu’il ne voulait plus d’enfant et il s’est mis à lui envoyer des vidéos d’enfants qui pleurent, qui crient, qui se chamaillent. «Il est même allé jusqu’à questionner le fait qu’il était le père. C’est d’une violence inouïe!», s’indigne la professeure.
Les femmes qui ont partagé leur trajectoire sont sorties de ces relations toxiques. «Avec le recul, elles sont capables d’identifier plusieurs drapeaux rouges, mais lorsqu’elles étaient dans la relation, le comportement de leur conjoint portait tellement à confusion qu’elles ne comprenaient pas ce qu’il faisait», observe Sylvie Lévesque.
Toutes des victimes potentielles
Souvent, les pressions poussant une femme à devenir mère prennent la forme d’encouragements («Quand je vais être grand-mère» ou «J’ai tellement hâte d’être tante»). Mais, même si elles ne cachent pas nécessairement de mauvaises intentions, elles peuvent s’accumuler et, surtout, s’additionner à ce que la femme vit avec son partenaire au sein de leur relation.
«Toutes les femmes sont à risque de coercition reproductive de la part de leur entourage.»
Sylvie Lévesque et son équipe ont recueilli des témoignages autant de femmes nées au Québec que de femmes immigrantes et elles ont discuté avec des femmes très scolarisées et d’autres moins.
La capacité des femmes à s’affranchir de ces pressions familiales ou à opposer un refus est sans doute plus facile dans certains cas que dans d’autres, notamment pour les femmes qui ont une carrière et une meilleure situation économique, note toutefois la chercheuse. «Comme pour la violence conjugale, une constellation de facteurs influencent la capacité des femmes à s’extirper d’une relation toxique. C’est plus facile de s’en sortir si on peut se payer un appartement et quitter la maison», illustre-t-elle.
Le cas des femmes immigrantes
Certaines histoires racontées par des femmes immigrantes faisaient état de pressions plus intenses et s’accompagnaient de menaces liées à la perte d’un héritage ou même d’être remplacées si elles ne tombaient pas enceinte. «Je ne crois pas que ce soit représentatif de ce que vivent toutes les femmes immigrantes, mais cela existe», note Sylvie Lévesque.
Ce qui l’a frappée, en revanche, c’est à quel point les femmes immigrantes éprouvent des difficultés avec le système de santé québécois, surtout celles qui n’ont pas accès aux services de la Régie de l’assurance maladie du Québec. Cela fait écho aux obstacles rencontrés par les femmes immigrantes en matière de pratiques contraceptives.
Le personnel de la santé
Qu’elles soient nées ici ou pas, les femmes se butent souvent à un milieu médical qui manque d’empathie. «Plusieurs femmes nous ont raconté que des professionnels de la santé leur avaient refusé la ligature des trompes, sous prétexte qu’elles allaient changer d’idée dans le futur. Or, ce faisant, on les laisse dans une situation à risque de vivre des grossesses à répétition», déplore Sylvie Lévesque.
L’autre constat, c’est que la contraception repose encore majoritairement sur les épaules des femmes. «C’est la femme qui doit insister pour que l’homme porte le condom et le fait qu’il n’existe pas de méthode contraceptive chez les hommes, ou alors uniquement des méthodes sujettes à manipulations, contribue à la problématique.»
En dépit d’un accès à l’avortement ainsi qu’à sa reconnaissance sociale et juridique, des femmes ont dit avoir été jugées par le personnel du milieu de la santé pour les choix qu’elles faisaient. «Cela rend leur décision d’autant plus difficile, observe Sylvie Lévesque. Une femme nous a raconté qu’à sa pharmacie, alors qu’elle avait besoin de contraception orale d’urgence, on lui avait signifié qu’il y avait d’autres moyens de contraception.» Or, cette femme vivait avec un conjoint qui refusait de porter le condom et qui refusait qu’elle utilise un contraceptif hormonal sous prétexte que cela lui faisait prendre du poids et la rendait «hystérique». «Comment s’étonner que des femmes qui se font traiter ainsi par le personnel médical n’aient plus le goût de traiter avec les professionnels de la santé?»
Le fait que la contraception ne soit pas gratuite au Québec, comme elle l’est en Colombie-Britannique, par exemple, exacerbe également la problématique.
Un facteur de protection
Dans certains cas, l’entourage peut être un facteur de protection. Quelques femmes ont raconté avoir été avisées par leur père que leur conjoint lui avait demandé de mettre de la pression sur leur fille afin qu’elle tombe enceinte, rapporte Sylvie Lévesque. «Les pères deviennent en quelque sorte des lanceurs d’alerte et se trouvent à confirmer, dans certains cas, les impressions ressenties par leur fille. Et parfois c’est suffisant pour que celle-ci s’extirpe de la relation.»
Un site web pour mieux comprendre
Sylvie Lévesque et sa collègue de l’Université Laval Maude Bouchard ont créé la campagne et le site web C’est + que pas correct dont l’objectif est «de valider les sentiments et les réflexions des personnes qui sont victimes de coercition reproductive, de mettre un nom sur ces comportements de contrôle qu’elles subissent et de les informer sur le caractère criminel de certains d’entre eux».