Myra Deraîche
(Ph. D. éducation)
Titre de sa thèse: «Négociation interculturelle autour du curriculum vitae écrit de personnes immigrantes en contexte québécois, francophone et universitaire: étude multicas»
Direction de recherche: Cynthia Martiny et Simon Collin
Myra Deraîche enseigne le français aux personnes immigrantes depuis de nombreuses années à l’École de langues. La professeure aborde la rédaction de toutes sortes de textes, dont le curriculum vitæ. Simple en apparence, la tâche s’avère toutefois beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît, s’est-elle aperçue au fil des ans. «Il n’existe pas de standard international pour la rédaction d’un CV, explique-t-elle. Chaque personne immigrante a donc une idée préconçue de la bonne manière de se présenter dans un CV, mais cela ne correspond pas nécessairement aux façons de faire au Québec. Les études démontrent d’ailleurs que leur CV est souvent rejeté.»
Comment accompagner ces nouvelles arrivantes et ces nouveaux arrivants qui souhaitent rédiger adéquatement leur CV? C’est la question de recherche qui sous-tend sa thèse.
Grâce aux jumelages interculturels – un pairage entre une personne étudiante en développement de carrière et une personne étudiante immigrante –, Myra Deraîche a pu analyser la communication au sein de différentes dyades pendant un exercice sur la rédaction d’un CV. «On ne peut pas juste leur indiquer quoi mettre dans leur CV, car pour ces personnes immigrantes, il y a des aspects qui n’ont pas de sens, souligne-t-elle. Par exemple, une infirmière voulait y inclure des termes médicaux très techniques. Il a fallu lui expliquer que ce n’était pas un médecin qui allait lire son document, mais bien une personne spécialisée en ressources humaines. Il faut prendre le temps d’expliquer ce genre de choses.»
Qu’est-ce que la personne immigrante veut mettre dans son CV? Quelles sont ses perceptions des conventions québécoises? Comment être fidèle à son parcours tout en répondant aux exigences des employeurs? Les échanges au sein des dyades ont fait ressortir les principaux aspects à considérer avant et pendant la rédaction d’un CV.
Adapter son CV pour chaque offre d’emploi
Le premier constat que pose Myra Deraîche est la difficulté que représente la rédaction d’un CV dans une langue seconde, voire une troisième langue. «On est sans doute plus indulgent lorsqu’on garde cela en tête. Imaginons une personne immigrante avec une longue expérience de travail à faire reconnaître et une page blanche devant elle. Pas évident de rédiger un CV à partir de zéro dans un nouveau pays!»
L’un des faux pas le plus commun est de rédiger un CV unique pour toutes les demandes d’emploi, souligne la professeure. «Je m’imagine à leur place, si j’émigrais en Allemagne, avec mon allemand imparfait, j’aurais sans doute tendance à faire un seul CV.» La peur de commettre des erreurs en français pousse sans doute les personnes immigrantes à viser l’uniformité. «On leur conseille de personnaliser leur CV en mettant de l’avant ce qui sera le plus important pour chacun des employeurs», explique-t-elle.
Un véritable dialogue interculturel
Un autre constat, celui-là en lien avec l’aide que l’on pourrait vouloir apporter à une personne immigrante souhaitant rédiger son CV au Québec, touche à la communication et à la négociation interculturelles. «Pour en arriver à un exercice fécond, il faut que chaque personne puisse partager sa vision, sa culture et son parcours, souligne la professeure. Et pour cela, l’écoute est primordiale.»
Dans l’une des dyades qu’elle a observées, on parlait peu des différences interculturelles et les deux personnes argumentaient sans cesse, raconte-t-elle. Dans une autre, les deux personnes essayaient de se comprendre, dialoguaient véritablement et coconstruisaient le CV. «La personne immigrante de cette dyade était satisfaite du résultat.»
Quoi inclure, quoi exclure ?
Lors des entrevues qu’elle a réalisées pour sa thèse, Myra Deraîche a échangé avec des personnes immigrantes qui ne comprenaient pas pourquoi elles devaient indiquer tel ou tel aspect de leur parcours dans leur CV. «On n’a qu’à me rencontrer et je vais le dire!», «Pourquoi dois-je démontrer mes compétences dans mon CV? Mon diplôme universitaire n’est-il pas garant de ces compétences?», s’interrogeaient-elles. D’autres, au contraire, voulaient indiquer trop de détails ou inclure des informations qui ne se retrouvent généralement pas dans les CV au Québec. «Une personne voulait mettre sa photo car on le faisait dans son pays, une autre voulait indiquer qu’elle était mariée et qu’elle avait des enfants», illustre la professeure.
Un document qui peut changer une vie
Avec les résultats de sa thèse, Myra Deraîche souhaite sensibiliser les conseillers en emploi, les conseillers en orientation, les recruteurs et les profs de français langue seconde au fait qu’il peut y avoir des différences culturelles majeures, dont il faut tenir compte, même dans une situation en apparence aussi simple que la rédaction d’un CV. «Ma recherche démontre qu’il faut éduquer le plus possible les gens de la société d’accueil à savoir recevoir les CV des personnes immigrantes», indique-t-elle.
La professeure aimerait d’ailleurs poursuivre ses recherches pour analyser cet aspect de la question. «Je trouve pertinent de poursuivre mes recherches sur tout ce qui entoure la rédaction et la réception du CV, parce qu’un document bien rédigé peut changer la trajectoire de vie d’une personne immigrante», conclut-elle.