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Habiter le littoral à l’ère des changements climatiques

Luc Renaud veut aller à la rencontre des gens qui vivent sur les côtes des Îles de la Madeleine et de la Gaspésie.

Par Pierre-Etienne Caza

8 septembre 2026 à 10 h 17

Mis à jour le 11 septembre 2026 à 12 h 47

Les littoraux du monde entier – Amsterdam, Miami, Venise, Mumbai, New York et plusieurs autres – sont à l’avant-poste lorsqu’il est question des changements climatiques et subiront durement les effets de la montée des eaux durant le prochain siècle. Chez nous, les territoires situés sur le littoral de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent sont aussi à risque. On le ressent déjà là où la multiplication des tempêtes entraîne l’érosion accélérée des berges, forçant les pouvoirs publics à réagir (ou pas).

Qu’en est-il des personnes qui résident le long de ces littoraux ou qui les fréquentent sur une base régulière? «Les analyses et interventions se structurent souvent autour des dommages matériels et des dispositifs de protection, mais, ce faisant, on laisse dans l’ombre la manière dont ces transformations reconfigurent les milieux de vie, les attachements aux lieux et les relations entre les groupes qui utilisent, défendent ou transforment le littoral», observe le professeur associé du Département d’études urbaines et touristiques Luc Renaud.

Dans le cadre d’un projet CRSH qui débute cet automne aux Îles de la Madeleine et en Gaspésie, le chercheur compte aller à la rencontre des personnes qui habitent le littoral. Qu’est-ce qu’on protège? Pourquoi on le protège? Qui peut demeurer sur le littoral? Qui va déménager? Pourquoi protéger telle route ou tel secteur résidentiel mais pas tel autre? «Mon objectif est de faire entendre des voix différentes et de comprendre leur rapport au littoral en lien avec la vulnérabilité et l’adaptation aux changements climatiques», précise-t-il.

Le concept d’habiter

Le parcours de Luc Renaud éclaire sa démarche. Après l’obtention d’une maîtrise en océanographie à l’UQAR (son mémoire portait sur l’érosion côtière du barachois de Paspébiac, en Gaspésie), il a fait un détour d’une dizaine d’années par le cinéma documentaire à caractère social avant de revenir vers le monde universitaire. «J’ai ajouté les sciences sociales à ma palette d’outils et je les ai appliquées aux divers enjeux touristiques auxquels je me suis intéressé au fil des ans, notamment le surtourisme, le patrimoine et les aires protégées», raconte-t-il.

Titulaire d’un doctorat en géographie de l’Université de Montréal (sa thèse portait sur le tourisme de croisière) et d’un postdoctorat de l’UQAM (sur les questions de mobilité et les imaginaires touristiques), Luc Renaud s’inscrit dans le courant de la géographie sociale et s’appuie pour ce projet sur la notion d’habiter, entendue comme «l’ensemble des manières de faire avec un lieu: y vivre, y travailler, s’y déplacer, l’utiliser, s’y attacher et lui attribuer un sens», explique-t-il.

Aux Îles de la Madeleine et en Gaspésie, les changements climatiques bouleversent déjà le littoral, constate le professeur associé.

«L’érosion et les tempêtes ont des effets sur les infrastructures routières et le bâti. On note également une perte de la biodiversité et on doit faire le deuil de certaines activités.»

Par exemple, à Maria, il n’est plus possible de patiner l’hiver sur la glace qui se formait régulièrement dans la baie des Chaleurs. L’un des rares impacts positifs des changements climatiques? L’allongement de la saison touristique en septembre à cause du temps plus chaud.

À certains endroits, comme c’est le cas à Maria, mais aussi à Sainte-Flavie et sur le site historique de La Grave, aux Îles de la Madeleine, on a procédé à des interventions de protection. «On a réalisé des recharges de plage massive pour que les résidents et les touristes puissent continuer à les fréquenter», illustre-t-il.

«Tous ces changements, qui reconfigurent le paysage, affectent les pratiques, les mobilités, les ancrages et les sentiments de perte ou de continuité, explique-t-il. Mon objectif est d’analyser comment ces expériences différenciées ont un impact sur les décisions collectives relatives à la prise en charge du littoral.»

Entretiens et participation photographique

Luc Renaud et son équipe, qui devrait compter deux personnes étudiantes à la maîtrise et une au doctorat, réaliseront des entretiens avec une trentaine de participantes et participants aux Îles de la Madeleine et en Gaspésie. «Il faudra prendre le temps d’aller marcher sur le littoral pour y rencontrer les locaux, dit-il. Traîner un peu sur le quai ou sur la plage est habituellement très efficace: on y amorce des conversations et rapidement, on peut jauger si les gens ont des choses intéressantes à partager.»

Sur le plan méthodologique, le chercheur envisage d’utiliser la photo-élicitation. «On explique le projet de recherche, puis on demande aux personnes participantes de coproduire les connaissances en prenant des photos de leur rapport au littoral, pour ensuite nous les partager et en discuter avec l’équipe», explique-t-il.

La difficulté, reconnaît-il, est que ces résidents ont été sollicités tant et plus au cours des dernières années pour différents projets en lien avec l’adaptation aux changements climatiques. «Notre approche participative joue en notre faveur, soutient-il. Cela permet aux participantes et participants d’être aux premières loges de la collecte de données et de s’investir dans le projet.»

La recherche intègrera aussi des personnes non résidentes mais fortement concernées, comme les villégiateurs et les touristes récurrents.

«L’attachement au territoire et au littoral touche aussi les touristes, note Luc Renaud. Pensez aux gens autour de vous qui ont un attachement particulier pour une région du Québec même s’ils n’y habitent pas. Ils s’y projettent, ils y tiennent et ils ne veulent pas la perdre, car c’est le lieu de leurs vacances chaque année.»

Luc Renaud espère que les données récoltées et les analyses qui seront produites apporteront un éclairage différent sur certains enjeux du littoral et que le tout sera utile aux décideurs publics. «Et comme dans le milieu du cinéma documentaire, il faut savoir se laisser porter, souligne-t-il. On part avec un scénario, un canevas, mais sur le terrain, nous sommes toujours à une rencontre près de découvrir un filon inattendu qui amène le projet ailleurs. Il faut garder l’esprit ouvert et être à l’écoute. C’est la beauté des sciences sociales!»