La Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique, dont le mandat a été renouvelé pour quatre ans en mars dernier, a aussi un nouveau titulaire: le professeur du Département de science politique Paul May (Ph.D. science politique). Fondée en 1998 par la professeure émérite du Département de philosophie Josiane Boulad-Ayoub, cette chaire était alors la première à être reconnue par l’UNESCO dans le domaine de la philosophie en Amérique du Nord.
Paul May succède à Josiane Boulad-Ayoub, titulaire de la Chaire de 1998 à 2023, et à son collègue Yves Couture (science politique), qui a pris la relève de la professeure émérite de 2023 à décembre 2025. «Tout en m’inscrivant dans la continuité du travail de mes prédécesseurs, je souhaite donner un souffle nouveau à la Chaire, dont l’objectif central est de comprendre les défis auxquels les sociétés démocratiques sont confrontées, en utilisant les outils de la philosophie politique», explique celui qui était membre de son comité scientifique de coordination.
Parmi ces défis, le professeur cite la montée des populismes, la polarisation idéologique et politique, la croissance des inégalités, la désinformation et, plus largement, la méfiance à l’égard de la démocratie représentative. Ces phénomènes ne sont pas nouveaux.
«Quand on lit La République de Platon, on a l’impression que certaines phrases ont été extraites d’un article du Devoir écrit la semaine dernière.»
Paul May,
Professeur au Département de science politique
«Platon explique, par exemple, que la démocratie est un régime vulnérable à la démagogie, car les dirigeants doivent faire des promesses pour plaire au grand nombre, remarque le professeur. Le philosophe estimait qu’il était difficile de favoriser l’intérêt général dans la cité, alors que les citoyens sont centrés sur la défense de leurs intérêts personnels.»
Certes, les sociétés changent et les institutions évoluent. Mais il existe des tendances de fond à travers l’histoire. Les sociétés humaines sont toujours confrontées aux mêmes types de défis – redistribution des richesses, division du travail, nécessité de créer du lien social entre les citoyens – même s’ils s’expriment différemment selon le lieu et la période historique, souligne Paul May. «Pour les mettre en perspective, nous avons besoin de recourir à la philosophie politique et à l’histoire des idées. Cela permet de prendre du recul et de voir plus clairement ce qui se joue dans les débats actuels.»
L’effritement actuel de l’État de droit ainsi que la montée des autoritarismes et des forces conservatrices distinguent-ils notre époque des précédentes? Il n’existe pas de consensus sur cette question. «Certains chercheurs dressent un parallèle entre notre période et la montée des fascismes dans les années 1930, alors que d’autres estiment que nous vivons un moment radicalement nouveau avec, entre autres, l’essor des nouvelles technologies de l’information, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, indique le professeur. Chose certaine, il faut être attentif aux conditions historiques ayant mené à des événements dont on voudrait éviter la répétition.»
La démocratie dans la pensée politique
Le programme de recherche de la Chaire UNESCO se déploiera autour de trois axes thématiques. Le premier concerne la manière dont la démocratie a été pensée par les grands auteurs de la tradition politique, de l’Antiquité à la modernité, tels que Platon, Machiavel, Rousseau, Hobbes, Marx, Nietzsche et Hannah Arendt.
Il s’agit d’analyser les concepts, les arguments et les critiques à travers lesquels la démocratie a été définie, défendue ou contestée, et de replacer les débats contemporains dans l’histoire intellectuelle. «L’objectif est de mettre à jour l’hétérogénéité des formes de démocratie – directe, délibérative, représentative – ayant existé à travers le temps, note Paul May. On a l’impression que le régime prévalant dans les démocraties libérales est le seul légitime et imaginable. Quand on étudie l’histoire des idées, on constate la présence de différentes modalités d’exercice du pouvoir, et pas seulement en Occident.»
Une attention sera accordée à l’histoire des revendications démocratiques au Canada, comme celles portées par le mouvement des Patriotes en 1837-1838, lequel a précédé le Printemps des peuples de 1848, marqué par des soulèvements populaires en faveur de réformes politiques et sociales dans différents pays d’Europe.
Multiculturalisme et politiques identitaires
Le deuxième axe de recherche porte sur la démocratie au prisme du multiculturalisme, de l’interculturalisme et des politiques de l’identité, en particulier sur les transformations contemporaines des sociétés démocratiques marquées par la diversité culturelle, ethnique et religieuse ainsi que par les débats relatifs au pluralisme et à la reconnaissance des différences.
«Cette diversité constitue une richesse, mais elle représente aussi des défis politiques, comme on l’a vu lors du débat sur les accommodements raisonnables au Québec, rappelle le chercheur. Les débats philosophiques sur le multiculturalisme, par exemple, soulignent les tensions entre égalité universelle et reconnaissance des différences culturelles. La question est de savoir comment créer un sentiment commun d’appartenance et un lien de confiance entre des citoyennes et citoyens de cultures et de croyances différentes.»
La Chaire s’intéressera également à la reconnaissance des droits des minorités, notamment sexuelles, ethniques, religieuses, autochtones et racisées, devenue le cheval de bataille d’une bonne partie des forces progressistes en Occident. «Cette reconnaissance qui suscite des débats polarisés fait partie des enjeux du multiculturalisme compris dans son sens large, en lien avec la politique des identités», observe Paul May.
Traditions conservatrices et démocratie
Le troisième axe est consacré à la manière dont les traditions conservatrices dans l’histoire ont interprété, critiqué ou réorienté la démocratie. La famille de pensée conservatrice, apparue vers la fin du 18e siècle, est hétérogène. «Elle est peu étudiée dans les universités, ce qui n’était pas le cas avant les années 1970, remarque le politologue. Aujourd’hui, les étudiantes et étudiants sont assez familiers avec les familles de pensée libérale, marxiste, féministe et postcoloniale, alors que les écrits des penseurs conservateurs sont laissés en arrière-plan.»
Les penseurs conservateurs ont exercé une influence majeure aux 19e et 20e siècles, soulevant des questions importantes sur la tradition, l’autorité ou les limites du progrès. «Pendant longtemps, la tradition conservatrice était très attachée aux institutions et critique à l’égard de l’individualisme. Aujourd’hui, elle remet en cause l’équilibre des pouvoirs dans certains pays, comme on le voit avec le régime de Donal Trump aux États-Unis», relève Paul May.
Cet axe de recherche montrera enfin la pertinence de l’étude de la philosophie politique pour lutter contre les courants d’extrême-droite en fournissant des outils intellectuels permettant de déconstruire leurs discours, de proposer des alternatives éthiques et rationnelles, et de renforcer les principes démocratiques.
Conférences, séminaires et tables rondes
La Chaire entend organiser plusieurs types d’activités, notamment des conférences internationales rassemblant des chercheurs de premier plan et des séminaires pour les étudiante et étudiants des cycles supérieurs. Elle prévoit aussi inviter des fonctionnaires et des responsables politiques afin d’examiner comment les idées débattues en philosophie politique peuvent se traduire dans l’action publique.
Des tables rondes se tiendront avec des jeunes des cégeps dans le cadre du programme Philojeunes. «Créé par Josiane Boulad-Ayoub, ce programme était destiné aux cégépiennes et cégépiens afin de les sensibiliser à l’utilité de la philosophie en général et, particulièrement, de la philosophie politique. L’objectif est de réactiver ce programme», mentionne le professeur.
Par ailleurs, Paul May planifie le développement de collaborations sur des thématiques conjointes avec d’autres chaires du réseau UNESCO au Québec, au Canada anglais et, surtout, dans les pays du Sud afin que la réflexion s’enrichisse d’approches issues d’aires géographiques diverses, distinctes des idées développées par les pays du Nord
La Chaire souhaite enfin renforcer sa visibilité et son rayonnement scientifique à travers une stratégie de communication plus ambitieuse. Cela passera par la refonte complète de son site web, par une présence plus active sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels, et par la production de capsules vidéo multilingues destinées à rendre accessibles des notions ou des auteurs de philosophie politique à un public plus large.
Titulaire d’un doctorat en cotutelle de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et de l’UQAM, Paul May a été chercheur postdoctoral à l’Université de Queen’s (Canada) et à l’Université Harvard, où il également enseigné de 2016 à 2019. Ses activités de recherche et d’enseignement ont notamment été récompensées par le prix Vincent Lemieux 2015 de la meilleure thèse en science politique au Canada, décerné par l’Association canadienne de science politique, et deux prix d’excellence en enseignement de l’Université Harvard (2017 et 2018). Auteur, entre autres, de Philosophies du multiculturalisme (Paris, Presses de Sciences Po, 2016), Pau May prépare un autre ouvrage sur les débats publics entourant le multiculturalisme et les flux migratoires.