Professeur retraité du Département de danse, où il a enseigné la création et l’interprétation de 1988 à 2012, le chorégraphe et danseur Daniel Léveillé est décédé le 7 juin dernier à l’âge de 73 ans. Durant plus de 40 ans, il a contribué au développement de l’art chorégraphique en créant un corpus d’une vingtaine d’œuvres, dont plusieurs ont été acclamées sur la scène internationale, notamment aux États-Unis et en Europe.
Selon Michèle Febvre, professeure retraitée du Département de danse qui a bien connu Daniel Léveillé, le chorégraphe était un artiste radical de la danse contemporaine au Québec. «Il a bousculé, paradoxalement avec excès et retenue, les “bonnes manières”, assumant sans artifices ce qui fonde cet art: le corps, dans ses aspérités, sa force, ses manques, sa splendeur et ses ratés. La nudité comme évidence, comme vérité.»
Daniel Léveillé faisait partie de la première équipe du Département de danse de l’UQAM, avec, entre autres, les regrettés Martine Époque (1942-2018) et Jean-Pierre Perreault, Madeleine Lord, Sylvie Fortin et Paul-André Fortier. En compagnie de ces figures marquantes, il a participé à la formation d’un grand nombre de chorégraphes et d’interprètes professionnels qui rayonnent ici et ailleurs (Danièle Desnoyers, Hélène Langevin, Hélène Blackburn, Frédérick Gravel, Catherine Gaudet et d’autres) ainsi que d’enseignantes et enseignants de la danse qui dynamisent le milieu scolaire québécois.
De danseur à chorégraphe
Daniel Léveillé est d’abord formé comme danseur au sein de la compagnie de danse contemporaine Groupe Nouvelle Aire, créée à la fin des années 1970 par Martine Époque, qui comprend également Louise Lecavalier et Édourad Lock. Puis, de 1978 à 1981, il se joint à l’équipe d’interprètes montée par l’artiste Françoise Sullivan, lors de son retour à la danse. Parallèlement, il signe ses premières pièces chorégraphiques qui parlent, notamment, de solitude sexuelle. En 1982, son Sacre du printemps, de Stravinsky, lui vaut le prix Jacqueline-Lemieux du Conseil des arts du Canada. Il fonde avec Ginette Laurin (B.A. danse) la compagnie qui deviendra O Vertigo, avant de se consacrer, à partir de 1991, à sa propre troupe, Daniel Léveillé Danse (DLD).
Artiste exigeant et sans compromis, le chorégraphe possède une signature unique. En 2001, la pièce Amour, acide et noix établit sa réputation sur la scène internationale, où il présentera par la suite La pudeur des icebergs (2004) et Crépuscule des océans (2007). Formant une sorte de trilogie, ces chorégraphies contribuent à révéler la beauté de l’être dans toutes ses imperfections, avec la nudité comme seul costume possible. Regroupées, elles seront présentées à la Biennale de Venise de 2010 sous le titre Anatomie de l’imperfection ou Quand le corps passe aux aveux.
«Ici, la nudité dévoile l’âme humaine bien au-delà de la simple intimité physique, avait commenté Daniel Léveillé. La vie organique se lit à même la peau de danseurs soumis à d’impossibles exigences physiques. Aucune chance ne leur est donnée de se cacher derrière une quelconque expressivité ou forme esthétisante.»
Avec Solitudes solo, l’artiste remporte le Prix de la meilleure œuvre chorégraphique 2012-2013, décerné par le Conseil des arts et des lettres du Québec. Puis, il entame un nouveau cycle de création où l’on voit poindre une gestuelle plus fluide et le retour du costume. Ce cycle se poursuit avec Solitudes duo, en 2015. Cette nouvelle étape interroge la nature des relations encore possibles dans un monde où l’omniprésence de la technologie isole chaque jour davantage.
En 2017, Daniel Léveillé obtient le Grand Prix de la danse de Montréal pour l’ensemble de sa carrière. Le jury salue alors son travail de soutien et de transmission, lui qui a accompagné la démarche de plusieurs artistes dans la production et la diffusion de leurs œuvres, contribuant ainsi activement à la pérennité du milieu chorégraphique montréalais.
«J’ai beaucoup écrit avec le corps», avait déclaré le chorégraphe lors de la remise du prix. «Je lui ai demandé de sculpter l’espace, de le faire vivre, de s’arrêter sec, de sauter, plus haut encore si possible, d’accélérer, de ne plus respirer, de tourner, plus longtemps, encore plus longtemps, de s’étourdir, de s’épuiser, de m’émouvoir aux larmes, de m’étonner. Je lui ai demandé l’impossible, surtout l’impossible, jusqu’à atteindre l’imperfection. Parce que je crois que c’est là, dans cette imperfection, que se love son humanité.»
En 2018, Daniel Léveillé a signé Quatuor tristesse, sa dernière création.