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Contribuer à l’histoire féministe de la philosophie

Isabelle Chouinard mène une étude sur la question des femmes chez les philosophes de l’époque hellénistique en Grèce antique.

Par Claude Gauvreau

27 août 2026 à 10 h 15

Mis à jour le 1 septembre 2026 à 17 h 06

Qu’est-ce qui différencie les hommes et les femmes selon les philosophes de l’époque hellénistique? Quelle éducation et quel rôle social conviennent aux femmes? «Mon objectif est d’établir un portrait des différentes opinions sur les femmes, d’identifier les principaux désaccords entre les écoles hellénistiques et en leur sein, tout en les situant dans l’histoire de la philosophie», explique Isabelle Chouinard, qui entend également explorer l’influence exercée par ces conceptions sur la philosophie moderne.

La nouvelle professeure du Département de philosophie, embauchée en juillet 2025, a reçu une subvention du Fonds de recherche du Québec (secteur Société et culture) pour mener une étude sur ce sujet chez les philosophes de cette période de la Grèce antique qui s’étend de – 323 à -31 av. J.-C., après la mort d’Aristote.

Ce projet, d’une durée de trois ans, se veut une contribution à l’histoire féministe de la philosophie, laquelle s’est beaucoup développée au cours des 30 dernières années, note Isabelle Chouinard. «En réponse à l’exclusion des femmes du canon philosophique occidental, la communauté scientifique a proposé différentes solutions pour les réintégrer. L’une d’elles consiste à interroger l’histoire de la philosophie sur des sujets ayant particulièrement intéressé les femmes philosophes de la modernité.»

C’est le cas, notamment, des différences sexuelles entre les femmes et les hommes, de l’éducation des femmes et de leur rôle dans la société. «En examinant les opinions des philosophes de différentes époques sur ces sujets, on construit une nouvelle trame narrative qui permet à la fois de raconter une histoire de la philosophie où les femmes ne sont plus réduites au rôle de figurantes et de jeter un éclairage nouveau sur différents aspects de la philosophie des Anciens», souligne la professeure.

Après avoir obtenu un baccalauréat en sociologie à l’UQAM en 2011, Isabelle Chouinard a enchaîné avec une mineure (2015) et une maîtrise (2017) en études classiques à l’Université de Montréal. Puis, en 2022, elle a complété un doctorat en philosophie (cotutelle Sorbonne et Université de Montréal), suivi de deux postdoctorats en études classiques et en philosophie à l’Université Yale et à l’Université McGill (2022-2025).

«À l’époque de mes études en sociologie, j’avais suivi des cours optionnels en philosophie consacrés à des auteurs comme Martin Heidegger et Hannah Arendt, dont les travaux font souvent référence aux philosophes la Grèce antique, raconte la chercheuse. Cela m’a donné la piqûre, une envie de poursuivre des études aux cycles supérieurs pour approfondir ma connaissance de la philosophie et des langues anciennes, telles que le latin et le grec ancien. Aujourd’hui, je souhaite contribuer à faire vivre la philosophie ancienne au sein de l’UQAM.»

Épicurisme et stoïcisme

En philosophie ancienne, des recherches ont déjà été consacrées aux opinions de Platon et d’Aristote sur les femmes, mais celles des philosophes hellénistiques n’ont pas encore fait l’objet d’études systématiques. «Je veux examiner s’il y a une évolution entre les opinons d’Aristote et celles de ses successeurs», dit Isabelle Chouinard.

Dans le cadre de son étude, la professeure se concentrera sur l’épicurisme et le stoïcisme, deux écoles de pensée majeures qui, avec le scepticisme et le cynisme, ont marqué la philosophie de la période hellénistique. «Ces écoles de pensée, foisonnantes d’idées, ont encore une résonnance aujourd’hui. J’ai d’ailleurs été invitée à rencontrer un groupe d’amateurs du stoïcisme qui se réunit chaque mois à Montréal pour étudier des textes de philosophes stoïciens.»

L’étude de la période hellénistique comporte toutefois un défi méthodologique, observe Isabelle Chouinard. «On connaît la plupart des philosophes de cette époque à travers des fragments de leurs œuvres, des témoignages et des commentaires d’autres auteurs. Reconstituer leurs thèses philosophiques et les arguments servant à les justifier représente une sorte de casse-tête.»

Éventail d’opinions sur les femmes

L’époque hellénistique voit se développer un riche éventail d’opinions sur les femmes grâce à l’apparition de l’épicurisme et du stoïcisme et à l’évolution des écoles cynique, péripatéticienne et pythagoricienne.

Jusqu’à maintenant, on a mis en opposition l’infériorité naturelle des femmes défendue par l’école d’Aristote et l’égalité naturelle entre les femmes et les hommes perçue dans l’épicurisme, rappelle la chercheuse. «Pourtant, des textes de certains épicuriens laissent croire que les femmes sont naturellement inférieures aux hommes. Les stoïciens, de leur côté, estiment que les femmes ont la même capacité que les hommes à atteindre la vertu. Mais, selon les stoïciens, les femmes ne peuvent exprimer cette vertu que dans la sphère domestique et non dans la sphère publique, entraînant ainsi une forme d’inégalité sociale.» Seuls les philosophes cyniques acceptent que les femmes se comportent exactement comme les hommes en société.

Selon la professeure, la perspective féministe en histoire de la philosophie est particulièrement en vogue depuis quelques années. Ainsi, une équipe de chercheuses et chercheurs provenant de 13 établissements universitaires au Canada, aux États-Unis et en Europe a récemment développé un projet intitulé «Pour de nouveaux récits en histoire de la philosophie». À travers la recherche de textes philosophiques produits par des femmes et aussi par des personnes issues de catégories dites marginalisées, l’équipe travaille à leur réhabilitation dans l’histoire de la philosophie.

«L’objectif général est de participer à la modification des pratiques philosophiques afin de permettre à la discipline d’être plus diversifiée, note Isabelle Chouinard. Leur projet permet aussi de se questionner sur le plan méthodologique. Qu’est-ce qu’un canon philosophique? Comment construire l’histoire de la philosophie? Sur la base de quels critères?»

L’adoption d’une perspective féministe en histoire de la philosophie s’inscrit, par ailleurs, dans un mouvement plus large consistant à revoir l’histoire des sciences humaines et sociales – sociologie, histoire, science politique – à la lumière du féminisme. «Toutes les disciplines sont susceptibles d’être revisitées et d’être enrichies à partir d’un point de vue féministe», conclut la professeure.