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Célébrer la musique de Fiori et d’Harmonium

Un nouveau livre de Danick Trottier revient sur la vie du musicien, sa vision artistique et l’extraordinaire succès du groupe.

Par Pierre-Etienne Caza

16 juin 2026 à 7 h 30

Le 24 juin 2025, le professeur du Département de musique Danick Trottier était en route pour Radio-Canada afin de commenter le 50anniversaire de la chanson Gens du pays lorsque la nouvelle est tombée: Serge Fiori était décédé. «À la Saint-Jean-Baptiste? J’ai cru à un canular», se rappelle-t-il.

Ce sentiment d’incrédulité s’accompagnait d’une foule de souvenirs portés par la musique d’Harmonium, dont il était fan depuis l’adolescence. Arrivé en studio, il s’est finalement retrouvé à parler du legs de Fiori et d’Harmonium, un exercice qu’il a répété au fil de quelques entrevues dans les jours qui ont suivi.

Sous le coup de l’émotion, toutefois, plusieurs aspects de ce legs lui avaient échappé. Puisqu’il y avait encore beaucoup à dire, Danick Trottier a accepté l’automne dernier la proposition d’écrire un ouvrage sur Fiori et Harmonium, à l’invitation de l’éditeur Guy Champagne, des Presses de l’Université de Montréal, et de sa collègue du Département d’études littéraires Chantal Savoie, qui dirige la collection «La petite culture».

À l’occasion du premier anniversaire du décès de Serge Fiori, Danick Trottier lance ces jours-ci Comme un sage dans les nuages: Serge Fiori et l’épopée d’Harmonium. «Ce n’est pas une biographie, mais un ouvrage de musicologie sur la trajectoire de Fiori et d’Harmonium dans les années 1970, précise-t-il. Je voulais fournir des clés de compréhension pour mieux saisir pourquoi la musique d’Harmonium a enflammé de telles passions avec ses sonorités folk et progressives qui s’incarnaient en français, au Québec.»

De très grandes mélodies

Harmonium constitue, à ce jour, un phénomène tout à fait unique dans le paysage musical québécois, analyse Danick Trottier. «Si on s’en tient au matériel original enregistré en studio, Harmonium a fait paraître trois albums en trois ans: Harmonium (1974), Si on avait besoin d’une cinquième saison (1975) et L’Heptade (1976), qui est un double album. Il s’agit d’une production soutenue en un laps de temps très court. Et surtout: ces trois albums ont traversé l’épreuve du temps.» Le musicologue inclut également dans son analyse l’album de 1978 Deux cents nuits à l’heure, du duo Fiori-Séguin (écoulé à plus de 200 000 exemplaires), qui prolonge selon lui l’expérience Harmonium.

Danick Trottier revient sur les premières expériences musicales de Serge Fiori («un amoureux de la musique, un talent brut qui n’a jamais étudié la musique mais qui a baigné dans le milieu très jeune en raison de son père musicien»), la genèse d’Harmonium et les débuts de la nébuleuse rock au Québec, le choix de chanter en français, l’exploration sonore, la filiation avec le rock progressif (Genesis, Gentle Giant, Pink Floyd), l’aspect collectif du groupe (auquel se sont joints plusieurs autres membres à partir du deuxième album), la résonance avec le nationalisme québécois et le Parti québécois (même si Fiori n’a jamais voulu être instrumentalisé comme porte-étendard de la cause nationale), tout cela en proposant une analyse musicale de la production du groupe.

«Ce qui ressort très clairement, c’est qu’Harmonium a créé de très grandes mélodies qui n’ont pas toujours besoin de paroles pour s’imposer. C’est un formidable groupe de musique instrumentale et cela n’a pas été assez souligné, observe Danick Trottier. De manière générale, le rock progressif est très instrumental et Harmonium s’inscrit parfaitement dans cette veine. À preuve: la moitié de l’album Si on avait besoin d’une cinquième saison est instrumentale.»

Les mélodies du groupe sont tellement bonnes que 50 ans plus tard, tous ses albums demeurent pertinents musicalement, analyse Danick Trottier.

«Un musicien parmi tant d’autres, Pour un instant, Dixie ou Histoires sans paroles sont reconnaissables d’emblée lorsqu’on les entend. Ce sont des chansons qui n’ont pas pris une ride, qui ont traversé le temps, comme l’ensemble de l’œuvre d’Harmonium.»

Il suffit d’être sur le bord d’un feu de camp où il y a une guitare pour le constater!

Les arrangements des chansons, que l’on doit à Fred Torak pour les deux premiers albums et à Neil Chotem pour L’Heptade et Deux cents nuits à l’heure, comptent pour beaucoup dans le succès de Serge Fiori et d’Harmonium, estime Danick Trottier. «La plupart des musiciens populaires, même ceux dont on dit qu’ils frôlent le génie, ont besoin d’un arrangeur ou d’un producteur pour canaliser leur créativité et aboutir à un album qui ne soit pas qu’un assemblage disparate de chansons. Cela n’enlève rien au talent de Fiori et des musiciens d’Harmonium. Pour les Beatles, c’était George Martin; pour Harmonium, Neil Chotem. Il a été une sorte de père musical pour Serge Fiori.»

Des albums concepts

Une des forces du groupe, note le chercheur, est que chaque album a été conçu autour d’un concept simple, facile à comprendre par le public, qui a adhéré aux différentes propositions avec enthousiasme. Le premier album, éponyme, tourne autour de la figure du ménestrel. Le deuxième explore l’imaginaire d’une cinquième saison et L’Heptade tourne autour des sept niveaux de conscience de la vie d’un personnage, de la folie à la sagesse.

«Dans le cas d’Harmonium, on ne célèbre pas tant les chansons que les albums en entier, observe Danick Trottier. Cela fait partie de leur singularité artistique et de la vision de Fiori, qui a toujours refuser de faire des compromis commerciaux.»

Si les albums d’Harmonium ont traversé le temps, c’est parce que la musique est exceptionnelle et les textes plutôt abstraits, ne s’inscrivant dans aucune époque particulière. «Harmonium est aussi le seul groupe québécois aux penchants nationalistes qui a réussi à percer à la radio commerciale anglophone au Canada», rappelle le musicologue. Il n’est pas rare d’entendre, encore aujourd’hui, Dixie ou Pour un instant sur les ondes de CHOM.

La créativité de la vingtaine

Serge Fiori, qui avait 21 ans à la parution du premier album d’Harmonium, rejoint selon le professeur le groupe sélect des grands musiciens dont la force créative est survenue dans la vingtaine et dont le succès a été phénoménal.

«On comprend pourquoi il a eu besoin de se mettre en retrait après l’aventure Fiori-Séguin, analyse Danick Trottier. Il avait tellement donné en si peu d’années que la pression devenait impossible.»

Le musicologue mentionne aussi la relation fusionnelle de l’artiste avec le public. «Quand on lit les journaux de l’époque et les nombreuses entrevues que Fiori a accordées, on comprend que les fans d’Harmonium étaient vraiment très enthousiastes. Une partie de son public le voyait comme un gourou. Sa maison était assaillie par des fans qui dormaient sur son terrain. Il avait besoin de prendre ses distances de tout cela.»

Tous les musiciens rêvent de connaître un tel succès en début de carrière, mais gérer la suite peut s’avérer difficile, insiste Danick Trottier, qui évoque dans son ouvrage le funeste club des artistes mythiques décédés à l’âge de 27 ans après avoir connu la gloire, les Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Kurt Cobain et Amy Winehouse. «Serge Fiori s’est consacré totalement à la musique et à la verve créatrice qui soutenait son besoin de mettre au monde de nouvelles chansons, tant et si bien qu’il est arrivé essoufflé au bout des années 1970, sentant ainsi le besoin de s’éloigner d’Harmonium, de la scène et des projecteurs, observe-t-il. Cette décision fut salutaire pour lui tout en le situant dans le giron des grands musiciens de rock et soul qui ont donné le maximum de leur talent à la cause du rock, parfois au prix de leur santé, parfois au prix de leur vie.»

Un héritage musical immense

Serge Fiori et Harmonium ont décomplexé la musique québécoise, écrit Danick Trottier.

«En prenant le Québec comme boussole culturelle et le rock anglophone comme influence, lui et les autres membres d’Harmonium ont réussi le pari d’offrir une musique originale, voire exceptionnelle. En d’autres mots, ils ont vu grand au moment où la société québécoise avait besoin de voir grand et de rêver en musique.»

Leur héritage musical est immense, souligne le musicologue, qui note une filiation stylistique avec le son d’Harmonium ou le style de Fiori chez plusieurs artistes qui sont venus après, de Luc De La Rochellière à Louis-Jean Cormier, en passant par Les Colocs, Daniel Bélanger, Philippe B., Les Cowboys Fringants, Avec Pas D’Casque, Patrice Michaud, Klô Pelgag, Alexandra Stréliski et tant d’autres, que ce soit «pour le travail textuel, le son folk rock, le travail vocal, le travail guitaristique ou les atmosphères instrumentales.»

Très peu d’études ont été consacrées à l’œuvre de Fiori et d’Harmonium, a constaté Danick Trottier pendant son travail de recherche. «J’estime trop la musique de Fiori et d’Harmonium pour penser que mon propos pourrait apporter un éclairage définitif, dit-il. J’espère plutôt que ce livre permettra de lancer ou de renouveler les études sur ce musicien, tant son legs est riche d’idées, de significations, d’énigmes, et surtout d’écoutes renouvelées d’un album à l’autre.» Avis aux futures doctorantes et doctorants: «Harmonium mérite autant d’études qu’il y en a eu sur Genesis ou Pink Floyd.»