Le professeur du Département des sciences juridiques Bernard Duhaime a visité plusieurs régions sensibles de la planète au fil des ans, mais aucune ne l’a ébranlé comme les Îles Marshall. Cet archipel a été le site de nombreux essais nucléaires américains entre 1946 et 1958. Le professeur s’y est rendu à la fin août dans le cadre des commémorations entourant la Journée internationale contre les essais nucléaires.
Après la Deuxième Guerre mondiale, la puissance des armes nucléaires a été multipliée par 1000 en quelques années. La comparaison donne le tournis: les 67 engins nucléaires testés par les Américains aux îles Marshall équivalent en termes d’énergie et de capacité destructrice à la bombe larguée sur Hiroshima, mais à raison d’une par jour pendant 12 ans! «Ces essais ont causé des décès, des blessures et des mutilations, mais également des malformations congénitales, des problèmes de santé reproductive, une hausse alarmante des taux de cancer et des déplacements involontaires», souligne le Rapporteur spécial de l’ONU sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition.
Depuis 2022, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU adopte chaque année une résolution demandant aux États de traiter de l’héritage nucléaire des Îles Marshall sous l’angle de la justice transitionnelle. «C’est la raison pour laquelle on m’a demandé d’y aller dans le cadre de mon mandat de Rapporteur spécial», explique Bernard Duhaime.
Un immense archipel d’îles et d’atolls
Les Îles Marshall sont situées dans l’océan Pacifique nord et sont formées d’îles volcaniques et d’atolls coraliens (une île dont le pourtour est un récif surplombant une dépression centrale appelée lagon). «Entre l’atoll le plus au nord et celui le plus au sud, il y a environ 800 kilomètres. C’est un immense archipel», note Bernard Duhaime.
En plein centre de l’océan, à plus de 5 000 kilomètres du plus proche continent, les îles auraient été peuplées par des populations venues d’Asie il y a des milliers d’années. «Leurs histoires ancestrales font état d’un peuple de navigateurs aguerris», raconte le professeur.
«Découvertes» par un explorateur espagnol en 1526, les Îles Marshall porte le nom du capitaine britannique John Marshall, qui les aurait traversées en 1788. Colonisées par une société de commerce allemande en 1885, elles se retrouvent 35 ans plus tard occupées par le Japon, sous mandat de la Société des Nations.
Durant la Seconde Guerre mondiale, certains atolls sont l’enjeu de violents combats entre les forces japonaises et américaines. Les États-Unis envahissent les Îles Marshall en février 1944 et en prennent officiellement le contrôle par tutelle en juillet 1947.
La puissance des bombes qui détonent dans l’archipel à partir de 1946 vaporise des îles entières, en plus de détruire les récifs de corail et de bouleverser les écosystèmes… le tout culminant en 1954 avec l’explosion d’une bombe thermonucléaire, aussi appelée bombe H, sur l’atoll de Bikini.
«Le nuage contaminé s’est répandu sur les atolls voisins qui n’avaient pas été évacués, raconte Bernard Duhaime. Après 48 heures, le gouvernement américain a dû déplacer les habitants, car les gens perdaient leurs cheveux et leur peau brûlait.»
Crise alimentaire
En 1971, le président Johnson annonce la fin des restrictions pour l’atoll de Bikini. «Certaines personnes sont retournées y vivre jusqu’en 1978, le ministère de l’Énergie les avisant, sept ans plus tard, qu’elles avaient été exposées à des radiations trop élevées, relate le professeur. Le sol et la végétation étaient contaminés. Pour un peuple qui s’abreuve essentiellement avec l’eau de noix de coco, c’était l’empoisonnement garanti.»
Ce n’est pas tout: pour tester l’impact de l’arme atomique sur des navires de guerre, l’armée américaine avait installé dans le lagon de l’atoll de Bikini une flotte de bateaux américains, japonais et allemands décommissionnés. «Il y a donc une centaine d’épaves avec leurs restants de munitions et de pétrole au fond du lagon. On se doute que ces fonds marins, la faune et la flore sont contaminés», note le professeur.
Pour pallier la crise alimentaire qui a sévi dans l’archipel, le gouvernement américain s’était engagé à livrer de la nourriture non périssable aux populations touchées.
«Imagine-t-on ce que de la nourriture en boîte de type Spam et corned beef peut avoir comme effet à long terme sur une population habituée à vivre de la pêche et de l’agriculture?»
Bernard Duhaime s’est rendu sur les îles de Majuro, d’Ejit et de Kili, où vivent les Bikiniens évacués de leur atoll en 1946 et à nouveau en 1978.
Des traumas multiples et complexes
Parmi les populations de l’atoll de Bikini et d’Enewetak (où ont eu lieu d’autres essais nucléaires) ainsi que d’Utrik et de Rongelap (exposées aux retombées atomiques), les personnes qui ont reçu un diagnostic de cancer peuvent se faire traiter aux États-Unis aux frais du gouvernement américain, mais ce sont les seules qui y ont droit.
Aucun suivi n’a été fait sur les effets à long terme dans les populations des autres atolls touchés indirectement par les nuages radioactifs. Les populations ont toutefois noté une hausse marquée des taux de cancer, de problèmes de santé reproductive et de malformations à la naissance.
«Au-delà des effets de la radioactivité sur la santé physique, il ne faut pas passer sous silence l’impact des nombreux déplacements sur la santé globale des individus, rappelle Bernard Duhaime. Certains jeunes, coupés de leur atoll de naissance ou de celui de leurs parents, n’ont pas appris les rudiments de la navigation, de la pêche et de la culture qui étaient transmis de génération en génération depuis des millénaires. Plusieurs personnes ont souffert de famine sur un atoll étranger. Les traumas sont multiples et complexes.»
Une bombe à retardement
En 1986, les Îles Marshall ont obtenu leur indépendance. «Le traité de souveraineté stipulait que le gouvernement américain verserait un dédommagement de 150 M$ au gouvernement des Îles, sans possibilité de recours ultérieurs pour des dommages passés, présents ou futurs», souligne Bernard Duhaime.
Depuis, le gouvernement local essaie de gérer cet héritage du mieux qu’il peut. Sur l’atoll d’Enewetak, peu après les essais, les Américains ont utilisé l’un des cratères causés par une bombe pour enfouir des déchets nucléaires, raconte le professeur. Ils ont recouvert ce cratère d’un dôme de ciment, qui se trouve à peine quelques mètres au-dessus du niveau de la mer.
«Avec le réchauffement climatique et la montée du niveau des océans, ce n’est qu’une question de temps avant que l’eau salée ne recouvre le dôme, qui n’a pas été conçu pour y résister. C’est une véritable bombe à retardement qui contaminerait le centre de l’océan Pacifique.»
Malgré deux autres accords survenus en 2003 et en 2023 donnant à l’armée américaine à le droit d’utiliser la base militaire de Kwajalein (un endroit stratégique pour intercepter d’éventuels missiles lancés depuis l’Asie), les États-Unis ont toujours refusé d’accorder des dédommagements supplémentaires aux Îles Marshall pour cet héritage nucléaire.
Une lettre demeurée sans réponse
Dans le cadre de la Journée internationale contre les essais nucléaires, Bernard Duhaime a prononcé une allocution qui reprenait essentiellement sa communication envoyée aux gouvernements des Îles Marshall et des États-Unis en octobre 2025. «Il s’agissait de demandes d’information, auxquelles le gouvernement des Îles Marshall a répondu en détails, mais pas le gouvernement américain», dit-il.
Le Rapporteur spécial demandait, entre autres, la divulgation d’archives dont une partie seulement a été déclassifiée en 1998, avec plusieurs passages caviardés. «Il s’agit de documents troublants où l’on apprend, notamment, que les militaires américains auraient su qu’un atoll se trouvait sous des nuages radioactifs et qu’ils ne l’ont pas évacué.»
Le Rapporteur spécial a posé des questions sur les mesures de prévention qui pourraient et devraient être prises pour éviter d’autres répercussions sur la santé des populations et sur l’environnement, notamment en lien avec le dôme de ciment. «J’ai également demandé quelles réparations supplémentaires pourraient être envisagées considérant que le montant accordé en 1986 était nettement insuffisant. Mon objectif est de travailler avec les deux gouvernements pour explorer des solutions d’ordre humanitaire, sans que ce ne soit nécessairement des dédommagements monétaires.»
Un devoir de mémoire
La visite de Bernard Duhaime aux Îles Marshall ne constituait pas une mission pour rétablir la vérité historique, insiste-t-il. «J’y allais pour participer aux commémorations et pour mieux comprendre la complexité d’avoir à vivre avec cet héritage nucléaire. Quand on évoque les îles du Pacifique dans la culture populaire, on pense à des endroits paradisiaques. Or, les parents, les grands-parents et les arrière-grands-parents des personnes que j’ai rencontrées ont vécu un véritable enfer. Il était important de leur dire que le reste de l’humanité n’allait pas les oublier. J’ai promis aux Bikiniens de porter leur message aux Nations Unies.»
Le professeur témoignera de sa visite dans l’archipel lors d’une session spéciale du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le 1er octobre prochain, laquelle portera spécifiquement sur la question des essais nucléaires aux Îles Marshall.
Publications de deux rapports
À titre de Rapporteur spécial de l’ONU sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition, Bernard Duhaime a publié récemment deux rapports thématiques. Il présentera le premier, intitulé «Dénialisme, négationnisme et révisionnisme concernant les violations graves des droits de l’homme et du droit humanitaire dans les contextes de justice transitionnelle», au Conseil des droits de l’homme, le 15 septembre prochain; et le second, «Les incidences des technologies émergentes sur la justice transitionnelle», à l’Assemblée générale de l’ONU le 16 octobre.