Voir plus
Voir moins

Architecture et paysage radioactifs dans le Sahara algérien

Une exposition au Centre de design documente l’histoire du colonialisme nucléaire français et ses impacts sur les territoires et les populations.

2 mars 2026 à 11 h 51

Le Centre de design accueille l’exposition Toxicité coloniale: architecture et paysage radioactifs français dans le Sahara, de l’historienne et commissaire d’origine algérienne Samia Henni. Présentée en première mondiale en langue française, l’exposition documente l’histoire méconnue du colonialisme nucléaire français dans le Sahara algérien et ses impacts persistants sur les territoires et les populations.

Entre 1960 et 1966, le régime colonial français a fait exploser 4 bombes atomiques atmosphériques et 13 bombes nucléaires souterraines dans le désert du Sahara, provoquant des retombées radioactives en Algérie, mais aussi en Afrique du Nord, en Afrique centrale et en Méditerranée, ainsi que des dommages irréversibles sur le vivant, les environnements naturels et le bâti. Plus de 60 ans après l’explosion de la première bombe, la majorité des documents d’archives du programme nucléaire français ne sont toujours pas accessibles au public.

Au moyen d’archives, de cartes et de documents visuels et sonores, l’exposition lève le voile sur ces violences et présente des témoignages de victimes. Une installation multimédia immersive met en scène 13 assemblages audiovisuels appelés «stations», en référence aux structures militaires originelles. Ces stations retracent les impacts spatiaux, atmosphériques et géologiques des bombes et mettent en relief le vocabulaire colonial et la persistance des débris radioactifs. Une piste audio diffuse en continu un son ambiant de vent du désert, enveloppant les visiteurs et renforçant l’immersion. L’exposition met en lumière les infrastructures, les paysages et les corps exposés à la radioactivité. Elle aborde également la question de la survie dans ces territoires contaminés et interroge celle non résolue de la justice.


Des années de recherche

L’exposition sert d’introduction à un projet de recherche et de diffusion tripartite plus vaste, incluant la publication de deux ouvrages de Samia Henni, Colonial Toxicity: Rehearsing French Radioactive Architecture and Landscape in the Sahara (Amsterdam et Zurich, 2024, 2025), lauréat des concours Les plus beaux livres suisses et The Best Dutch Book Designs, et Toxicité coloniale: Documenter le paysage radioactif dans le Sahara (éditions B42, 2026). Une base de données numériques libre d’accès, The Testimony Translation Project, contenant quelque 40 témoignages écrits de victimes et de témoins des expériences nucléaires françaises dans le Sahara algérien, complète le projet.

Ces différentes méthodes de spatialisation et de diffusion d’information constituent un appel à l’action pour l’ouverture des archives encore secrètes et la décontamination des sites concernés.


Des outils propres à l’architecture et au design

Présenter cette exposition au Centre de design est un geste nécessaire, car elle offre un espace où recherche, pédagogie et pratique du design se rencontrent, souligne le professeur de l’École de design Patrick Evans, directeur du Centre. «Samia Henni mobilise des outils propres à l’architecture et au design, notamment le dessin, la cartographie et la visualisation spatiale, pour mener un véritable travail d’enquête et de reconstitution forensique sur un sujet longtemps enveloppé de secret, note le directeur. Elle nous révèle comment les outils de l’architecte peuvent être utilisés pour comprendre et déchiffrer des événements historiques et territoriaux complexes, pour construire du savoir et pour prendre position.»

Pour Samia Henni, l’objectif de l’exposition est double: présenter la production architecturale et paysagère de la radioactivité ainsi que leurs impacts irréversibles et continus, puis les juxtaposer à des témoignages marquants de victimes du nucléaire.


Processus de colonisation

Historienne de l’architecture, Samia Henni s’intéresse aux environnements construits, détruits et imaginés. Mobilisant des stratégies textuelles et visuelles, elle interroge les histoires de ces environnements, produites par les processus et mécanismes de colonisation, de déplacements forcés, d’armes nucléaires, d’extraction de ressources et de guerres.

Ses recherches ont mené à la publication de livres primés, tel Architecture of Counterrevolution: The French Army in Northern Algeria, et à l’édition  des ouvrages Deserts Are Not Empty et War Zones.

Les travaux de Samia Henni ont aussi été diffusés dans diverses expositions tenues en Europe, aux États-Unis et en Afrique. Elle a enseigné dans plusieurs universités, dont l’ETH Zürich (Suisse), l’Université de Technologie de Sydney (Australie), l’Université Cornell et l’Université Princeton (États-Unis). Elle enseigne actuellement à l’École d’architecture Peter Guo-hua Fu de l’Université McGill.

L’exposition se déroule jusqu’au 12 avril prochain.


En marge de l’exposition

L’ouvrage de Samia Henni, Toxicité coloniale: documenter le paysage radioactif dans le Sahara, fera l’objet d’un lancement au Centre canadien d’architecture (CCA) le 12 mars prochain, à 18 h. L’ouvrage est aussi en vente au Centre de design.

Une visite de l’exposition, commentée par Samia Henni, aura lieu le 17 mars, à 14 h. Elle sera suivie d’une table ronde portant sur les potentiels et limites de l’exposition comme pratique d’enquête. Une autre visite guidée, en compagnie de la commissaire, se tiendra le 10 avril, à 14 h.