«Près de 10 % du territoire québécois est constitué d’eau douce et l’eau y a le statut de chose publique, mais l’accès réel s’est réduit au fil des dernières décennies, observe le professeur du Département de géographie Rodolphe Gonzalès. En ne prévoyant pas de droits d’accès ou de servitudes de passage, le législateur a laissé la propriété privée occuper progressivement les rives et enclaver lacs et rivières.»
Ce problème est connu depuis une soixantaine d’années, mais il n’avait jamais été mesuré. En dévoilant ce 15 juin le rapport intitulé «L’accès aux eaux publiques du Québec: un état des lieux», Rodolphe Gonzalès et son collègue Sébastien Rioux, de l’Université de Montréal, viennent combler ce vide. Il s’agit de la première analyse chiffrée de l’enclavement des eaux publiques du Québec dans les zones habitées.
L’originalité de la démarche tient à son approche géographique basée sur les données spatiales massives. «Plutôt que de procéder à des études locales ou ponctuelles, nous avons mobilisé l’ensemble du cadastre et des fiches foncières à l’échelle de la province, croisés avec l’hydrographie québécoise et le réseau routier, explique Rodolphe Gonzalès. Ce recours systématique au registre foncier pour quantifier l’effet de la propriété privée sur l’accès au domaine public est, à notre connaissance, inédit.»
Les deux chercheurs prennent soin de préciser que près de 99 % de la population québécoise vit au sud du 49e parallèle et que, conséquemment, «la grande majorité des plans d’eau du territoire québécois sont hors de portée, et ce, même s’ils sont juridiquement accessibles puisqu’ils sont très largement situés en territoire public», mais plus au nord. Leur étude, expliquent-ils, portent donc sur les plans d’eau situés à proximité des milieux de vie, soit les zones habitées du Québec. Au total, les deux chercheurs ont analysé 3717 unités hydrographiques.
Leur étude témoigne d’un enclavement massif et généralisé. Moins de 2 % des 48 000 kilomètres de rives analysées sont accessibles, et près de 70 % des rives de la zone d’étude sont privées. «Au moins la moitié des lacs et rivières sont privatisés à plus de 95 %, et près de 40 % des lacs sont entièrement enclavés, souligne Rodolphe Gonzalès. Le problème est tel que dans environ 75 % des municipalités du Québec, moins de 1 % des rives est accessible. Même dans les grandes villes au taux d’accès relatif élevé, l’accès effectif par habitant demeure dérisoire, ce qui révèle une forte compétition pour des espaces riverains rares.»
Le rapport vise d’abord à établir un état des lieux pour alimenter le débat public, insiste le professeur. «Toutefois, puisque le phénomène est généralisé, malgré certaines nuances régionales, les solutions passent selon nous par une politique nationale structurante de désenclavement progressif», conclut-il.