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Valérie Angenot dévoile le visage de la reine-pharaon Neferneferouaton

L’égyptologue a utilisé l’intelligence artificielle pour générer un portrait réaliste.

16 mai 2025 à 11 h 58

Mis à jour le 20 mai 2025 à 10 h 06

La professeure du Département d’histoire de l’art Valérie Angenot a récemment dévoilé le visage de la reine-pharaon Neferneferouaton, lors d’un séminaire d’égyptologie à l’Université Paul Valéry Montpellier III, en France. Ce séminaire portait sur l’identité controversée du «roi» féminin qui a succédé au pharaon hérétique Akhenaton et  précédé le jeune Toutankhamon sur le trône d’Égypte, au 14e siècle avant notre ère.

Malgré les nombreuses zones d’ombre qui entourent son règne, les égyptologues s’accordent pour dire que la tête royale de pharaon conservée au Musée Kestner de Hanovre, en Allemagne, serait l’un des rares portraits connus de la reine-pharaon Neferneferouaton.

Afin d’appuyer ses théories relatives à l’identité de cette reine, Valérie Angenot a tenté de produire une version réaliste du visage de la reine à l’aide de l’intelligence artificielle (IA). Pensant que sa tâche serait relativement aisée, elle s’est retrouvée confrontée à différents obstacles, qui l’ont contrainte à retravailler en profondeur le modèle généré par l’IA. «J’ai tout d’abord dû faire face aux valeurs morales de l’intelligence artificielle américaine, incompatibles avec différents paramètres essentiels de ma requête, raconte la chercheuse, qui précise être novice dans ce genre de manipulations. L’IA a refusé de produire l’image réaliste d’une jeune fille mineure, fût-ce pour servir une visée scientifique.» Or, la jeune pharaonne devait avoir entre 11 et 14 ans quand elle est montée sur le trône, une donnée qui enfreint la politique de contenu de ChatGPT, explique-t-elle. L’IA jugeait également «irrespectueuse» l’association du critère «égyptienne» à celui de «jeune fille».

Après plusieurs essais insatisfaisants sur différentes applications d’intelligence artificielle générative (IAG), telles que Midjourney, Gemini et ChatGPT, cette dernière lui a fourni  l’image d’une femme mûre dont les traits globaux ressemblaient vaguement à ceux d’Akhenaton, tout en étant proches de ceux de la statue du Kestner. «Résignée face à cet insuccès relatif, j’ai décidé de partir sur cette base pour produire un portrait réaliste qui soit exactement conforme aux traits de la sculpture de Hanovre, en m’aidant cette fois d’outils infographiques comme Photoshop», poursuit Valérie Angenot.

De la statue du Musée Kestner de Hanovre à sa restitution naturaliste par l’intelligence artificielle générative et l’infographie. Images: Valérie Angenot

En dehors des questions éthiques, l’IAG a encore manifesté ses limites en se montrant incapable de produire une couronne et un uræus (cobra frontal) conformes à la réalité des artefacts archéologiques égyptiens, préférant s’appuyer sur des modèles fantasmés de l’Égypte ancienne.

«Je constate que si l’IA est capable de fournir une base de travail plus ou moins acceptable, la chercheuse ou le chercheur sera néanmoins contraint de retravailler en profondeur les modèles générés, en exerçant son jugement et en intégrant son expertise au processus, pour espérer atteindre un résultat pertinent.»

Valérie Angenot

Professeure au Département d’histoire de l’art

Elle estime ce constat conforme aux observations qu’elle a pu faire en matière de productions textuelles de l’IA, qui ne parviennent guère encore, dans certains domaines scientifiques, à rivaliser avec ce que peut produire l’humain.

L’IAG demeure néanmoins un outil intéressant pour qui manque d’habileté en dessin réaliste. C’est en partie grâce à cette technique que Valérie Angenot a pu rendre une identité visuelle à cette reine-pharaon restée longtemps prisonnière des oubliettes de l’Histoire.

Les égyptologues divisés

Les égyptologues ne s’entendent pas sur l’identité exacte de la souveraine, dont les successeurs se sont efforcés d’effacer la mémoire à l’issue de son court règne d’environ trois années.

Globalement, l’égyptologie anglophone considère que la reine-pharaon Neferneferouaton ne serait autre que Nefertiti, montée sur le trône comme pharaon à la mort de son époux Akhenaton. De son côté, l’égyptologie francophone a tendance à y reconnaître la fille aînée du couple, Meritaton, suivant en cela l’avis du professeur Marc Gabolde de l’Université Paul Valéry Montpellier III. Quant à Valérie Angenot, elle identifie cette reine à la princesse Neferneferouaton-Tacherit, une autre fille d’Akhenaton et Nefertiti.

Pour la professeure, le fait de fournir des chairs, des couleurs et un visage réaliste à cette reine permet déjà d’éliminer la candidature de Nefertiti, dont les traits reproduits dans un fameux buste conservé à Berlin se distinguent formellement de ceux de la tête de Hanovre, notamment pour ce qui est du nez, de la mâchoire et du menton. Cette tête a d’ailleurs longtemps été identifiée comme étant celle d’un jeune Akhenaton. De plus, on a récemment argumenté qu’il s’agirait, en fait, non pas d’Akhenaton, mais de Nefertiti. Ces hésitations ne sont pas surprenantes pour la professeure, qui soutient depuis plusieurs années déjà que le modèle vivant de la statue était en fait un mélange génétique d’Akhenaton et Nefertiti, soit  une de leurs filles.

Le modèle réaliste produit par la rencontre de l’IA et de l’infographie met en évidence la ressemblance, subtile mais patente, de la jeune fille avec les portraits de ses deux célèbres parents.