Dans le centre-ville de Montréal, les enjeux liés aux troubles de santé mentale, à la toxicomanie et à la précarité résidentielle sont devenus plus criants ces dernières années. Un projet de recherche-action codirigé par les professeures Ève Lamoureux (histoire de l’art) et Mona Trudel (arts visuels et médiatiques) vise à comprendre comment la participation de personnes vulnérables à des activités artistiques peut favoriser leur rétablissement, leur inclusion sociale et leur participation citoyenne. Intitulé «La voix de l’art pour les personnes marginalisées ou en situation d’itinérance au centre-ville de Montréal», le projet est financé par le CRSH.
«Notre recherche s’inscrit dans un contexte de crise multifactorielle: augmentation significative de l’itinérance, pénurie de logements abordables, détresse post-Covid, ravages provoqués par les opioïdes, hausse de la consommation d’amphétamines et désengagement de l’État, souligne Ève Lamoureux. Alors que cette crise se traduit par une augmentation de la demande en soins psychologiques et psychiatriques, nous croyons que l’art peut contribuer au mieux-être des personnes vulnérables qui vivent des souffrances psychologiques.»
Le projet a été conçu dans la foulée d’une autre recherche menée sous la direction de Mona Trudel entre 2016 et 2019, portant sur l’apport de l’art à l’insertion sociale de personnes marginalisées. Réalisée en collaboration avec des médecins en psychiatrie et en toxicomanie de l’ancien hôpital Saint-Luc et des organismes communautaires, la recherche avait conduit à la mise sur pied d’ateliers de création artistique. «Devant les retombées positives des ateliers, nos partenaires des milieux de soin avaient exprimé le souhait que la démarche soit éventuellement poursuivie», observe la professeure.
Dans le cadre du nouveau projet de recherche, l’hôpital Notre-Dame, le Département de psychiatrie du CHUM et sa clinique JAP (jeunes adultes souffrant de psychose), le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, la maison d’hébergement pour femmes Le Chaînon et l’Écomusée du fier monde, situé dans le quartier Centre-sud, figurent parmi les partenaires de la recherche.
«L’originalité de la recherche réside dans la construction de passerelles entre les milieux de l’art, communautaire, de la santé et des services sociaux, et de la muséologie, des univers en apparence éloignés les uns des autres.»
Mona Trudel,
Professeure associée à l’École des arts visuels et médiatiques
Contribuer au rétablissement
Les activités artistiques, complémentaires au travail des équipes de soin, contribuent au rétablissement des personnes marginalisées référées par les partenaires des milieux de la santé et des services sociaux.
«Cette approche suscite un intérêt grandissant de la part du milieu médical et de celui de la santé en général. »
Ève Lamoureux,
Professeure au Département d’histoire de l’art
Selon Mona Trudel, la notion de rétablissement n’est pas nécessairement associée à celle de guérison. «Elle renvoie plutôt à un travail de reconstruction, au fait de retrouver une identité sociale et une forme d’espoir, d’avoir une vie plus stimulante malgré les effets indésirables des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie, dit-elle. Notre approche n’est pas celle de l’art thérapie, ce qui ne veut pas dire que la pratique artistique n’a pas, parfois, des effet thérapeutiques.»
«Pour les personnes marginalisées, s’engager dans la création artistique, en solo et en équipe, représente aussi une expérience de participation citoyenne, poursuit Ève Lamoureux. De plus, comme on entend peu souvent la voix de ces personnes, le projet de recherche leur permettra de s’exprimer par l’entremise de l’art.»
La recherche permettra d’expérimenter des méthodes artistiques et pédagogiques favorisant la participation des personnes vulnérables, lesquelles proviennent de différents milieux et possèdent des bagages de connaissances variés.
Des ateliers de création diversifiés
Parmi les activités de création artistique qui seront organisées, des ateliers de théâtre ponctuels se tiendront dans le stationnement de l’hôpital Notre-Dame. Des ateliers en arts visuels auront aussi lieu à l’UQAM ainsi que dans les locaux de l’organisme Le Chaînon. En collaboration avec Exeko, un organisme culturel intervenant auprès des personnes itinérantes, autochtones et racisées, des activités culturelles, dont la forme reste à déterminer, seront organisées dans des rues du centre-ville.
Enfin, l’Écomusée du fier monde accueillera une exposition d’œuvres en arts visuels à compter d’octobre 2026 jusqu’à avril 2027 ainsi qu’un forum de discussion d’une ou deux journées, réunissant des professionnels et gestionnaires du réseau de la santé, des chercheuses et chercheurs, et des représentantes et représentants de divers organismes, notamment du milieu communautaire. «L’exposition sera créée avec des personnes ayant participé à divers ateliers, indique Ève Lamoureux. Nous pourrons compter sur l’appui de l’Écomusée, qui possède une expertise précieuse en médiation culturelle.»
Les deux professeures, membres du Pôle sur la santé mentale de l’UQAM, qualifient leur projet de laboratoire d’expérimentation et de participation. Elles souhaitent cerner les conditions favorables à la pérennité des pratiques artistiques à visée sociale, destinées à une population fragilisée. Qu’est-ce qui est spécifique à la pratique artistique par rapport à l’activité physique, dans l’amélioration du bien-être des personnes qui s’y adonnent? Quels sont les bénéfices et les spécificités des différentes disciplines artistiques? La recherche vise également à répondre à ces questions.
«L’art a un pouvoir rassembleur et contribue à contrer l’isolement des personnes marginalisées. L’art ne sauve pas des vies, certes, mais il peut aider à créer un sentiment de bien-être physique et psychologique.»
Mona Trudel
L’équipe de recherche est composée des professeurs Adriana Oliveira (École des arts visuels et médiatiques) et Ney Wendell (École supérieure de théâtre), d’étudiantes et étudiants artistes inscrits au doctorat en études et pratiques des arts, de Didier Jutras-Aswad, psychiatre à l’Unité de psychiatrie des toxicomanies du CHUM, de Francine Saillant, professeure à Université Laval, et de Marie-Ève Goyer, médecin de famille au Service de toxicomanie et de médecine urbaine de l’hôpital Notre-Dame.