Peu d’endroits incarnent avec autant d’intensité la crise de l’itinérance à Montréal que la place Émilie-Gamelin, située au cœur du Quartier latin. Une exposition présentée à l’Écomusée du fier monde, Place Émilie-Gamelin: 200 ans de cohabitation sociale, retrace l’histoire de ce territoire et du secteur est du centre-ville de Montréal sous l’angle de la pauvreté et de l’itinérance. Fruit d’un partenariat entre l’Écomusée, le Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS), le Service aux collectivités et l’organisme communautaire Exeko, l’exposition soulève la question: qui a droit à la ville?
Le professeur du Département d’histoire Martin Petitclerc, directeur du CHRS, et l’étudiante à la maîtrise en histoire Camille Champagne-Tremblay sont les commissaires de l’exposition. «Le projet est né du mémoire de maîtrise de Camille, mené sous ma direction, précise Martin Petitclerc. En discutant ensemble, nous avons eu l’idée d’une exposition qui, dans le contexte des débats actuels sur la revitalisation du Quartier latin, décrirait l’histoire de la place Émilie-Gamelin sur une longue durée et rappellerait la présence continue de populations marginalisées autour de ce territoire, depuis près de deux siècles.»
L’exposition vise à nourrir la réflexion sur les causes de cette marginalisation sociale, notamment la crise du logement et la gentrification, poursuit le professeur. «Il s’agit d’illustrer les tensions historiques liées aux enjeux de cohabitation sociale dans les quartiers du centre-ville, notamment le Quartier latin, ainsi que les solutions souvent à courte vue des administrations municipales et des promoteurs immobiliers.»
Grâce à une sélection d’archives – photos, artéfacts, affiches d’associations de citoyennes et citoyens – l’exposition documente la présence de populations défavorisées sur le territoire de la place Émilie-Gamelin depuis le milieu du 19e siècle jusqu’à aujourd’hui, et aussi celle d’institutions de charité, en plus d’investiguer les projets immobiliers, dont certains ont entraîné l’expulsion de personnes pauvres du secteur. «Le contenu historique est enrichi par des créations artistiques rendant compte de ces enjeux sociaux, notamment par une vidéo donnant la parole à des jeunes en situation d’itinérance», note Martin Petitclerc. Ces œuvres sont issues, entre autres, du projet «L’écho de la rue», porté par l’organisme de médiation sociale et culturelle Exeko, dont l’objectif est de créer des espaces de dialogue et de création avec les populations marginalisées du quartier Centre-Sud.
L‘exposition est présentée jusqu’au 1er mars 2026. Le vernissage aura lieu le 29 octobre prochain.
L’asile de la Providence
Vers la seconde moitié du 19e siècle, le site de l’actuelle place Émilie-Gamelin, au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-Hubert, abrite l’asile de la Providence. Il s’agit d’un large complexe institutionnel fondé par la veuve Émilie Gamelin et géré par la congrégation qu’elle a créée et dont elle prend la tête, celle des Sœurs de la Providence. Construit en 1843, l’asile offre, jusqu’au début des années 1960, des lits, des vêtements, de la nourriture et des médicaments à des générations de personnes âgées, orphelines, malades, sans emploi et sans-abri, provenant pour la plupart des quartiers ouvriers environnants.
D’autres institutions installées à proximité contribuent également à soutenir les personnes plus vulnérables. C’est le cas de l’Œuvre de la soupe de la Providence, rue Saint-Hubert, entre Sainte-Catherine et Maisonneuve, devant laquelle des dizaines de personnes sans emploi et itinérantes font la file quotidiennement. S’ajoutent le dispensaire des pauvres, l’Orphelinat Saint Alexis et l’école de réforme du Mont-Saint-Antoine (1873-1931), administrée par les Frères de la Charité, qui héberge des centaines de garçons issus de milieux ouvriers, condamnés pour vagabondage et autres délits mineurs.
Au cours des premières décennies du 20e siècle, les administrations municipales multiplient les appels à revitaliser le «centre-ville de l’est», afin qu’il rivalise avec celui de l’ouest, dominé par la bourgeoisie anglophone. En 1930, la priorité est de désenclaver le secteur en prolongeant la rue Berri, de Sainte-Catherine à Ontario. Ce projet entraîne l’expropriation des Frères de la Charité, la démolition de l’école de réforme et l’amputation d’une partie du terrain de Sœurs de la Providence.
«À cette époque, ce sont les institutions religieuses qui prennent en charge la population indigente et gèrent la pauvreté à Montréal, rappelle Martin Petitclerc. Mais avec la crise économique des années 1930 et la montée du chômage, ces institutions peinent à répondre aux besoins. Les tensions sociales s’exacerbent et on voit alors apparaître des organisations progressistes qui prennent la défense des sans-emploi.»
Durant cette période, une figure importante du mouvement ouvrier montréalais, le militant socialiste Albert Saint-Martin (1865-1947) établit des coopératives de logement et des comités pour les chômeurs. «L’exposition met d’ailleurs en évidence l’un de ses pamphlets, Sandwiches à la shouashe, paru en 1933, dans lequel le militant critique sévèrement les œuvres de charité, indique le professeur. Cette même année, un incendie ravage une bonne partie de l’église Saint-Jacques, rue Saint-Denis, et on accuse les communistes d’Albert Saint-Martin d’en être les responsables.»
Par la suite, les projets de rénovation urbaine se succèdent, bouleversant les milieux de vie de la population des quartiers centraux. De 1957 à 1974, 25 000 logements et chambres à louer sont détruits. Leurs locataires, généralement pauvres, disposent de quelques semaines pour quitter les lieux. Alertés par la création d’associations de locataires, les médias s’intéressent à la crise du logement et à ce qu’on appelle la «clochardise» au centre-ville.
Une place publique
En 1963, le vieil asile de la Providence est vendu à la Ville de Montréal, qui le rase pour construire la station de métro Berri-De Montigny (aujourd’hui Berri-UQAM). L’administration municipale érige au-dessus de la station un stationnement pour voitures (200 places), qui restera en service durant une vingtaine d’années, alors que le secteur est frappé par la crise de l’itinérance.
En 1992, à l’occasion du 350e anniversaire de Montréal, la Ville transforme le stationnement en espace public qui, trois ans plus tard, est baptisé place Émilie-Gamelin, où la police maintient une présence constante dans un contexte de criminalisation croissante de l’itinérance.
L’usage de cette place publique est rapidement au centre de tensions sociales fortes, souligne Martin Petitclerc. «On craint qu’elle ne devienne un lieu de refuge des populations marginalisées du quartier, notamment itinérantes. On s’inquiète aussi des nouveaux visages de l’itinérance apparus dans les années 1980 et 1990. Avec la transformation du marché du travail, de plus en plus de jeunes hommes et jeunes filles se retrouvent en situation d’itinérance. En 1996, la Ville de Montréal transforme la place Émilie-Gamelin en parc municipal afin de pouvoir imposer un couvre-feu et en expulser les jeunes.»
Depuis le milieu des années 2010, la place Émilie-Gamelin a été réaménagée pour devenir un espace attrayant (plantation d’arbres et présentation de spectacles), notamment pour les touristes. «Le projet de redynamiser la place Émilie-Gamelin s’est déployé dans un contexte où se développait le Quartier des spectacles au centre-ville, observe le professeur. Mais l’arrivée de la pandémie de COVID-19 a eu pour effet de raviver les tensions sociales.»
Relancer le Quartier latin
Depuis la pandémie, notamment, la relance du Quartier latin est devenue un enjeu clé pour Montréal. En avril dernier, l’UQAM a lancé son Plan d’action institutionnel de la relance du Quartier latin 2025-2029. Échelonné sur quatre ans, le plan comporte 17 actions structurantes, regroupées en fonction de trois objectifs inscrits dans la vision d’un quartier apprenant. L’un des objectifs consiste à stimuler la recherche-action et le maillage des connaissances pour répondre à des problématiques du quartier qui font écho plus largement à des enjeux de société au Québec. Dans le cadre d’une démarche communautaire d’intervention sociale, l’Université propose ainsi de former une équipe mixte de chercheuses et de chercheurs, de stagiaires en formation pratique, d’intervenantes et d’intervenants ainsi que de policières et policiers pour répondre à la recrudescence des problèmes liés à l’itinérance.
«L’UQAM est une université ouverte sur la collectivité, dit Martin Petitclerc. Elle possède une tradition de recherche sur l’itinérance et autres problèmes sociaux. Elle peut contribuer à une revitalisation du Quartier latin qui ne serait pas exclusivement commerciale, mais aussi axée sur l’éducation publique et le développement social.»
Le chercheur estime que l’histoire représente un appui précieux, car elle aide à saisir la dimension collective du phénomène de l’itinérance, en l’inscrivant dans la durée et en mettant en lumière le rôle déterminant des choix sociaux et politiques. «L’exposition invite à regarder autrement les crises actuelles de l’itinérance et du logement. Elle appelle aussi à la vigilance pour éviter que les pressions immobilières visant à transformer durablement le centre-ville de Montréal, incluant le Quartier latin, n’alimentent les conflits de cohabitation au détriment des populations les plus vulnérables, lesquelles ont contribué à bâtir le centre-ville pendant deux siècles.»