Selon une idée répandue, il existerait au Québec un consensus social en faveur du droit à l’avortement. Or, la réalité est beaucoup plus complexe révèle une recherche intitulée «Quand le consensus vacille: état des lieux du mouvement contre l’avortement au Québec», dont les résultats ont été dévoilés à l’UQAM le 9 décembre.
Un sondage mené en 2022 par l’Institut Angus Reid, dans la foulée du renversement de l’arrêt Roe c. Wade aux États-Unis, révélait que 59 % des Québécoises et Québécois se déclaraient entièrement favorables au libre choix, contre 5 % qui s’y opposaient catégoriquement. «Fait à noter, 37 % de la population se situait entre ces deux positions, rappelle la doctorante en sociologie Véronique Pronovost, coautrice de l’étude. Ces résultats montrent que même des personnes s’identifiant comme pro-choix peuvent appuyer l’adoption de certaines restrictions et contester le droit à certains avortements, tout en contribuant à renforcer l’illusion d’un consensus social.»
Menée en partenariat avec la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN), cette étude est financée par le Secrétariat à la condition féminine du gouvernement du Québec dans le cadre du Plan d’action gouvernemental sur l’accès à l’avortement (2024-2027). Elle documente pour la première fois depuis 10 ans le rôle des actrices et acteurs du mouvement antiavortement ainsi que leurs stratégies et discours. Elle met à jour et élargit les connaissances sur l’évolution des formes de contestation du droit à un avortement libre, gratuit et accessible sur demande, par rapport à celles recensées dans une recherche publiée en 2014.
Ophélie Lacroix, doctorante en communication, et Frédérick Nadeau, chercheur à la Chaire UNESCO-PRÈV et à la Chaire Colibex sur la liberté d’expression, ont aussi signé l’étude, menée en collaboration avec Alexia Renard, de la FQPN.
«Notre enquête ne se restreint pas aux franges les plus extrêmes du mouvement, mais s’intéresse à l’ensemble des formes d’opposition à l’avortement observées au Québec. Elle prend en compte la diversité des positions, des revendications et des stratégies visant à contrôler, limiter ou interdire l’accès à l’avortement», note Véronique Pronovost, qui est aussi membre du chantier sur l’antiféminisme du Réseau québécois en études féministes (RéQUEF) et de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.
Aujourd’hui, les oppositions à l’avortement s’étendent sur un continuum allant de la promotion d’alternatives à l’avortement à la revendication d’une interdiction totale, en passant par l’adoption de postures intermédiaires visant l’adoption de restrictions partielles au nom de la protection du fœtus, de valeurs morales ou de la santé des femmes, souligne la chercheuse.
«Tout en se disant pro-choix, des personnes s’opposent, par exemple, à l’avortement de troisième trimestre ou à l’avortement sexo-sélectif.»
Véronique Pronovost,
Doctorante en sociologie
Intensification de l’opposition à l’avortement
Le mouvement antiavortement n’est pas un phénomène nouveau au Québec, mais ses manifestations publiques se sont intensifiées et diversifiées ces dernières années. «Ce mouvement ne se développe pas en vase clos, observe la doctorante. Il s’inscrit dans une tendance internationale, s’inspirant entre autres de mouvements présents au Canada anglais et aux États-Unis.» Le rapport montre que le mouvement est fortement intégré dans des réseaux interprovinciaux et transnationaux, bénéficiant de ressources, de formations et d’outils militants de ses homologues canadiens et américains.
La plupart des organisations du mouvement contre l’avortement ne reçoivent pas de financement public direct et s’appuient sur une main-d’œuvre bénévole. Elles comptent surtout sur les dons individuels et le soutien d’actrices et acteurs des milieux religieux, philanthropiques et communautaires, dont certains sont peu au fait des orientations idéologiques de ces organisations, indique Véronique Pronovost.
Pour identifier les principaux acteurs du mouvement, leurs arguments dominants et leurs logiques de mobilisation, l’équipe de recherche a adopté une approche qualitative qui combinait l’observation participante lors de manifestations et d’événements publics organisés par ces acteurs, des groupes de discussion ainsi qu’une veille numérique d’un an (analyse de sites web et de productions culturelles et médiatiques).
«Les groupes de discussion ont réuni des personnes pro-choix provenant de 11 régions du Québec et œuvrant dans les réseaux communautaires et de la santé, en lien avec la santé sexuelle et reproductive, précise la doctorante. L’objectif était de recueillir leurs témoignages sur les expériences qu’elles-mêmes et des usagères de services avaient vécu au contact de membres du mouvement antiavortement.»
Dans les organismes de bienfaisance, les églises, le milieu de la santé
Qui sont les militantes et militants du mouvement contre l’avortement et dans quels milieux se trouvent-ils? Le mouvement se déploie d’abord dans le milieu communautaire, indique Véronique Pronovost. «Il s’agit d’organismes de bienfaisance, dont certains affichent ouvertement leur position antiavortement, alors que d’autres, comme les centres d’aide à la grossesse, camouflent leur identité en se disant ni pro-vie ni pro-choix et en se tenant à l’écart des polémiques. Sous l’apparence d’un accompagnement neutre destiné aux femmes et aux personnes vivant une grossesse non planifiée, ils diffusent en pratique un discours dissuasif et moraliste.» Ces centres se professionnalisent, se structurent au sein de réseaux tels qu’Aide Grossesse Québec, et s’ancrent progressivement dans le tissu communautaire local.
Sans surprise, les églises catholiques et évangéliques constituent des pôles structurants du mouvement, assurant un soutien financier, organisationnel et moral. «Le mouvement entretient aussi des relations avec divers partis politiques et groupes de pression fédéraux, comme Right Now et We Need a Law, qui visent à favoriser l’élection de candidates ou candidats antiavortement et à promouvoir des initiatives législatives restrictives», observe la doctorante.
Le mouvement contre l’avortement exerce, par ailleurs, des pressions sur le milieu de la santé, notamment sur les équipes pratiquant des avortements de troisième trimestre, poursuit la doctorante. «Au sein même du réseau de la santé, on trouve des personnes se disant pro-choix qui s’opposent à des pratiques d’avortement, alors que d’autres, par manque de formation ou d’encadrement, adoptent des comportements culpabilisants pour les femmes recourant à l’avortement.»
Enfin, le milieu juridique constitue un espace clé de mobilisation pour le mouvement antiavortement, qui y mène des recours stratégiques afin d’influencer les normes encadrant l’avortement et d’obtenir une visibilité médiatique et politique. La judiciarisation devient ainsi une sorte de levier militant, souligne l’étude.
Un argumentaire élaboré
La recherche montre que les membres du mouvement antiavortement utilisent différentes catégories d’arguments. L’avortement est ainsi présenté comme un péché ou un acte violent, symbole d’un déclin moral collectif. Le langage des droits humains est aussi mobilisé pour revendiquer une forme de justice en faveur de ce que l’on désigne comme les «enfants à naître».
Dans certains cas, on accuse le féminisme de fragiliser la famille et la nation. Dans d’autres, on valorise la maternité comme un vecteur d’épanouissement et d’autonomie des femmes.
L’accès à l’avortement est présenté comme un enjeu instrumentalisé par les élites politiques à des fins électoralistes, un registre qui inclut des théories du complot en évoquant l’existence d’un marché lucratif de produits d’avortement impliquant les milieux médical et pharmaceutique. De plus, on met de l’avant les prétendus effets négatifs de l’avortement sur la santé physique et psychologique des femmes.
Recommandations
L’équipe de recherche soumet 12 recommandations, destinées au gouvernement québécois, qui visent à renforcer l’accès à l’avortement, à consolider les milieux pro-choix et à contrer l’influence du mouvement antiavortement.
La première recommandation insiste sur la nécessité de s’abstenir d’intervenir sur le plan législatif en matière d’avortement.
Depuis près de 40 ans, rappelle l’étude, «un consensus s’est établi au sein du mouvement féministe canadien selon lequel toute initiative législative – qu’il s’agisse d’une loi spécifique ou d’une mention dans une loi constitutionnelle – comporte davantage de risques que de bénéfices». L’expérience canadienne, poursuit-on, montre qu’aucune mesure législative n’est nécessaire pour garantir l’accès à l’avortement et que, au contraire, l’introduction d’un cadre légal pourrait fragiliser un équilibre déjà reconnu par la jurisprudence et les pratiques cliniques. Une telle initiative risquerait également d’ouvrir la voie à des recours judiciaires et amendements législatifs de la part de personnes cherchant à restreindre progressivement ce droit.
Rendre les contraceptifs sur ordonnance gratuits est une autre recommandation importante, soutient Véronique Pronovost. «Si on veut favoriser l’autonomie reproductive et réduire les inégalités d’accès à la contraception, il est essentiel que le gouvernement du Québec adopte les mesures nécessaires pour assurer la gratuité universelle des contraceptifs sur ordonnance.» La gratuité constituerait une mesure de santé publique efficace, susceptible de diminuer les grossesses non planifiées et de renforcer le droit à disposer librement de son corps.
Le rapport de recherche propose de créer un comité, incluant des personnes des milieux de la santé et du milieu communautaire, chargé d’élaborer des normes minimales d’accès aux services d’avortement. «Il s’agirait, notamment, de limiter le nombre maximal de rendez-vous requis pour accéder aux services, note la doctorante. L’adoption de telles normes favoriserait une offre de services plus équitable sur l’ensemble du territoire québécois et assurerait le respect du libre choix des femmes.»
En conclusion, le rapport rappelle la flexibilité idéologique, la capacité d’adaptation et la diversité du mouvement antiavortement québécois, qui lui permettent de concilier des approches religieuses, sociales et politiques hétérogènes et d’élargir son audience. «Ce mouvement va jusqu’à adopter une forme de féminisme bienveillant en se présentant comme empathique et protecteur à l’égard des femmes, tout en mettant en œuvre des pratiques et des discours qui restreignent leur libre choix et contribuent à la stigmatisation de l’avortement», relève Véronique Pronovost. D’où l’importance de poursuivre les recherches pour mieux cerner ses impacts.