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Itinérance: une histoire de pertes et de deuils

Même logées dans un hébergement transitoire, les personnes âgées en situation d’itinérance font face à plusieurs enjeux.

Par Pierre-Etienne Caza

25 août 2025 à 14 h 54

Mis à jour le 26 août 2025 à 16 h 06

Le phénomène de l’itinérance ne cesse de défrayer les manchettes, comme on a pu le constater à nouveau la semaine dernière avec les échanges par médias interposés entre la mairesse de Montréal, Valérie Plante, et le ministre responsable des Services sociaux, Lionel Carmant.

L’itinérance est un dossier complexe qui comporte son lot d’angles morts, notamment lorsqu’il est question de personnes âgées. Dans le cadre du projet pancanadien Vieillir au bon endroit, qui se penche sur l’étude de pratiques d’hébergement visant à soutenir les personnes âgées en situation d’itinérance ou à risque de l’être, une équipe montréalaise a voulu observer les pratiques identifiées comme prometteuses pour soutenir ces personnes âgées.

«Nous nous sommes intéressées à l’expérience des personnes en ressources d’hébergement transitoire et le thème majeur ressorti de nos rencontres est le deuil», observe la doctorante en psychologie Émilie Cormier, qui fait partie de l’équipe en compagnie de sa directrice de thèse, la professeure Valérie Bourgeois-Guérin.

Les résultats de leur étude ont été publiés plus tôt cette année dans la revue The Gerontologist.

Des entrevues photos-voix

À l’été 2021, l’équipe de recherche a visité une ressource d’hébergement transitoire de Montréal pour y rencontrer ses résidents – presque tous des hommes, il n’y avait qu’une seule femme. Cette ressource, gérée par un OBNL, comptait 15 chambres individuelles meublées, une salle commune servant de cuisine/salle à manger/salon/ et des salles de bain.

Les personnes qui accèdent à ces logements sont passées par plusieurs ressources (refuge d’urgence et hébergement transitoire de courte durée) avant d’y être sélectionnées. «Elles ont dû se soumettre à une entrevue et accepter de se conformer au code de vie de l’établissement», précise Émilie Cormier.

On parle de ressource d’hébergement transitoire de longue durée, car l’objectif est que les personnes puissent ensuite se trouver un logis ailleurs. «On leur offre un soutien pour effectuer les démarches nécessaires pour avoir accès à un revenu de l’État et parvenir à réguler leur situation de santé, de sorte qu’elles puissent être autonomes lorsqu’elles seront relocalisées», explique la doctorante.

En plus de réaliser des entrevues avec les gestionnaires, les intervenants et la cuisinière de l’endroit, l’équipe de recherche a obtenu l’accord de 11 résidents, âgés de 50 à 73 ans, pour participer à une entrevue photos-voix. «Nous leur demandions de prendre des photos de ce qui, pour eux, fait qu’ils se sentent, ou pas, au bon endroit, raconte Émilie Cormier. Lors de la discussion, ils ont commenté leurs photos et répondu à nos questions.»

De multiples deuils irrésolus

Dans l’une de ses publications antérieures, la professeure Valérie Bourgerois-Guérin décrit les sentiments des personnes âgées en situation d’itinérance. «Celles-ci se sentent en décalage par rapport au reste du monde, explique Émilie Cormier. Elles ont parfois l’impression d’être en retard, que les choses vont trop vite et elles se sentent pressées. Souvent, elles sont incapables de se projeter dans le futur.»

Or, la question du rapport au temps est cruciale dans le processus de deuil, car on y expérimente la plupart du temps une forme d’asynchronie. «Dans la perspective humaniste qui nous guide, le deuil est vu comme une occasion de se reconnecter au rythme du monde, explique Émilie Cormier. Mais en raison de l’ambiguïté liée au transitoire, les personnes âgées en situation d’itinérance se retrouvent avec plusieurs deuils qui réémergent, mais sans l’espace ni le temps pour les vivre et passer à travers.»

Ces deuils peuvent être multiples et précèdent souvent l’arrivée dans la ressource d’hébergement.

«Ce sont des deuils issus de l’enfance, des relations passées, d’un emploi, d’un milieu de vie, d’un mariage, d’une relation ou de contacts avec des enfants, voire d’un pays et d’une culture pour les personnes immigrantes», illustre Émilie Cormier. Et puis il y a des deuils plus récents, tels que le deuil des relations avec les personnes qu’elles ont côtoyées dans la rue, le deuil de leur jeunesse – car elles se voient proposer une place dans une ressource d’hébergement pour personnes âgées – et la perte d’une certaine humanité. «Plusieurs personnes nous ont avoué se sentir comme un numéro, comme un cas parmi plusieurs autres.»

L’angoisse du «transitoire»

Un autre fait saillant de l’étude est l’angoisse liée à l’idée d’être éventuellement relocalisé ailleurs. «On ne leur met pas de pression, mais il finit par y avoir une tension latente, car il n’y a pas de règle au sujet du qualificatif “transitoire”, observe Émilie Cormier. Nous avons rencontré des personnes qui venaient d’arriver et d’autres qui y habitaient depuis plus de deux ans. Or, on sentait chez celles qui y vivaient depuis plus de six mois une angoisse, car elles savent que l’objectif est leur relocalisation ailleurs, mais les options sont tellement peu nombreuses que cela créé un stress.»

Les résidents savent qu’ils doivent développer leur autonomie, mais on ne leur permet pas de cuisiner (mis à part leur déjeuner) ni de structurer leur horaire. «Penser à se retrouver seul en appartement génère une réelle angoisse», constate la chercheuse.

Pour plusieurs, leur logement est devenu leur maison, et l’éventualité de le quitter les terrifie.

«Plusieurs espèrent demeurer dans le quartier qu’ils ont apprivoisé, mais le risque est élevé que leur relocalisation s’effectue dans un autre quartier avec les pertes de repères que cela implique. Se retrouver excentré dans un autre endroit de la ville équivaut pour certains à perdre leur santé mentale.»

Toute cette angoisse est symbolisée par les photos prises par les résidents dans le cadre de l’exercice demandé dans l’étude. «Tous les participants ou presque ont pris une photo de l’horloge dans la salle commune. Pour certains, cela symbolise le temps qui va trop vite, pour d’autres l’impression d’un temps infini, mais tous ont confié ressentir une perte de contrôle sur leur temps, leur quotidien, leur routine.»

L'horloge de la salle commune. Photo fournie par Émilie Cormier

Les résidents confient vivre tous ces deuils et toutes ces émotions en solitaire, puisque les moments alloués en compagnie d’un intervenant psychosocial, qui pourrait les aider à surmonter leurs difficultés, sont plutôt consacrés à régler des formalités administratives pour leur permettre de pouvoir voler de leurs propres ailes.

Un autre projet à venir

À la suite de son étude, l’équipe montréalaise a formulé quelques recommandations, parmi lesquelles le fait d’aider les intervenants à disposer de temps pour pouvoir discuter de santé mentale avec les personnes âgées en situation d’itinérance relocalisées dans les ressources d’hébergement transitoire. «L’hiver dernier, nous avons animé un webinaire sur la question du deuil, en insistant sur le fait qu’il ne fallait pas négliger cette question, qui peut compromettre les efforts mis en place pour aider ces personnes à stabiliser leur situation», souligne Émilie Cormier.

Le travail se poursuit, puisque la professeure Valérie Bourgeois-Guérin dirige un nouveau projet visant à mieux répondre aux besoins des personnes âgées en situation d’itinérance, en collaboration avec le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) et le Service aux collectivités de l’UQAM.