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Un rapport sur les violences à caractère sexuel dans le milieu de la culture

Vanessa Blais-Tremblay et Joëlle Bissonnette cosignent une étude en collaboration avec l’Adisq et l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour.

Par Pierre-Etienne Caza

3 décembre 2024 à 16 h 31

Mis à jour le 25 avril 2025 à 11 h 44

Les professeures Vanessa Blais-Tremblay, du Département de musique, et Joëlle Bissonnette, du Département de management, ont dévoilé le 3 décembre un rapport d’étude sur les violences à caractère sexuel (VACS) dans le domaine de la culture au Québec.

Intitulé «3,2,1… Action! Une démarche concertée de lutte contre les VACS en culture au Québec», ce document est le fruit de leur travail de recherche et d’analyse des discussions qui ont eu lieu lors du Sommet sur les violences et le harcèlement à caractère sexuel en culture, tenu à l’UQAM en septembre 2023 en collaboration avec l’Adisq et l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH).

«Les participantes et participants au Sommet ont partagé leurs observations sur les VACS dans leur secteur, ce qui a permis d’obtenir une vue d’ensemble de la prévalence, des types de VACS, des facteurs qui semblent en accroître les risques, de leurs impacts sur le milieu culturel et des solutions qui ont été imaginées pour y faire face», souligne Vanessa Blais-Tremblay.

Le rapport fait état des réflexions et pistes de solution discutées lors de cette journée de travail, en plus des résultats de travaux de recherche effectués par une équipe d’étudiantes et d’étudiants de l’UQAM dirigée par Vanessa Blais-Tremblay et Joëlle Bissonnette, en collaboration avec les personnes étudiantes Sophie-Anne Morency (doctorat en sociologie) et Raphaël Jacques (maîtrise en sexologie). «L’idée était de croiser les résultats d’études menées un peu partout dans le monde avec les observations des expertes et experts de leur secteur qui ont participé au Sommet, dans le but de proposer des pistes d’action», précise Vanessa Blais-Tremblay.

Constats alarmants

La première partie du rapport consiste en un état des lieux. Vanessa Blais-Tremblay rappelle que selon les données les plus récentes, 56 % des femmes de tous les corps de métiers dans l’industrie musicale francophone canadienne estiment avoir subi du harcèlement sexuel en contexte de travail. «Dans une étude pancanadienne sur les industries des arts de la scène, du cinéma et de la télévision, 82 % rapportent avoir fait l’objet de harcèlement sexuel, une statistique qui augmente à 88 % pour ce qui est des personnes trans et issues de la pluralité des genres, souligne-t-elle. Outre les personnes qui travaillent en culture, les publics sont eux aussi lourdement touchés. Plus d’une répondante sur deux rapporte avoir déjà été victime de harcèlement ou d’agression sexuelle dans un festival à Montréal.»

En comparaison, 8 % des personnes interrogées dans le cadre d’une étude portant sur 22 000 travailleurs et travailleuses de différents milieux disent avoir vécu du harcèlement ou du cyberharcèlement au travail au cours de l’année précédente, incluant le harcèlement sexuel, psychologique et discriminatoire. Dans l’ensemble du Canada, 13 % des femmes ont déclaré avoir été agressées sexuellement dans un milieu de travail à un moment donné, et 3 % des hommes.

«Je veux être bien claire, insiste Vanessa Blais-Tremblay. Tous ces chiffres sont effarants. Chaque fois, c’est une fois de trop, et ces statistiques donnent à penser que la situation serait pire en culture qu’ailleurs.» Et ce, ajoute-t-elle, même si les dernières années ont vu une montée en flèche de la médiatisation des situations de VACS, les milieux artistiques québécois s’étant retrouvés au cœur d’une grande discussion de société, notamment avec les vagues #MoiAussi de 2017 et 2020.

Effectivement, selon les études consultées, le milieu culturel québécois révèle une présence alarmante de VACS. Pour les personnes qui ont participé au Sommet, les VACS font partie «du quotidien», précise Joëlle Bissonnette. «Cela regroupe un ensemble de geste déplacés, le plus souvent sournois, insidieux et récurrents, qui se maintiennent dans le temps et qui sont trop souvent normalisés, alors qu’ils constituent des gestes violents», explique-t-elle.

Tous les types de VACS sont présents en culture au Québec, poursuit la professeure, incluant les agressions sexuelles, les VACS entre partenaires intimes et les VACS au sein de relations de pouvoir.

Les personnes les plus à risque de subir des VACS sont celles qui sont issues de communautés culturelles minorisées, en particulier racisées, autochtones, et celles qui sont en situation de handicap, visible/audible ou autre, précise le rapport. «Le caractère alarmant de ces données n’est toutefois pas reflété dans les structures de prise en charge et de signalement des VACS, qui demeurent inadaptées aux particularités de la diversité culturelle et capacitaire», souligne Vanessa Blais-Tremblay.

Les participantes et participants au Sommet ont également souligné que les témoins de VACS n’interviennent pas, ou très peu, et que ce n’est pas dans la culture du milieu de dénoncer. «Selon les études consultées, entre 43 % et 92 % des personnes œuvrant dans les industries culturelles indiquent avoir été témoins d’un incident de harcèlement sexuel au travail, mais seulement 5 % des agressions sexuelles perpétrées seraient dénoncées, ce qui illustre bien autant la prépondérance de la non dénonciation chez les victimes que l’absence d’intervention chez les témoins», analyse Joëlle Bissonnette. Les chercheuses expliquent l’absence d’intervention par le fait que les témoins éprouvent des difficultés à identifier les VACS, dont la définition n’est pas nécessairement bien circonscrite, mais aussi qu’ils ne savent pas si cela relève de leur responsabilité de les dénoncer.

Des pistes d’actions

La seconde partie du rapport présente plus d’une centaine de pistes d’action. Elles sont regroupées sous sept zones d’intervention potentielles: prendre position, prévenir, soutenir, prendre parole, intervenir, mémorialiser et développer, évaluer et mutualiser les savoirs. «Ces pistes d’actions présentent une série d’initiatives qu’une personne ou une organisation pourrait choisir de mettre en œuvre, selon son champ d’action, dans l’objectif de créer des climats de travail, d’apprentissage et de loisir plus harmonieux en culture au Québec», explique Vanessa Blais-Tremblay.

La notion de concertation entre les personnes s’inscrit en filigrane dans l’ensemble du rapport. On y souligne l’importance que la lutte contre les VACS soit guidée par les personnes qui ont été victimes de VACS, et par les directions d’organisations culturelles, mais aussi qu’elle favorise et valide la participation des hommes et des personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres. «Comme le disait une participante au Sommet: “On va réussir à enclencher quelque chose quand il n’y aura pas juste quelques Courageuses”», illustre Vanessa Blais-Tremblay.

À quelques jours des procès qui doivent être lancés par neuf femmes qui ont entamé une nouvelle série de poursuites civiles contre Gilbert Rozon, est-ce que le système judiciaire a changé en réponse aux changements culturels majeurs qui s’opèrent dans la société québécoise? Vanessa Blais-Tremblay s’interroge.

«Notre recherche a démontré que le système judiciaire est loin d’être la seule arène au sein de laquelle la lutte contre les VACS en culture doit être menée, observe-t-elle. Le milieu de la culture est particulièrement bien positionné pour jouer un rôle-clé dans la lutte pour une société exempte de VACS. Grâce à sa capacité à créer et à diffuser des œuvres de qualité qui font réfléchir et rêver, le milieu de la culture peut réellement constituer le porte-étendard de la lutte contre les VACS au Québec», conclut-elle.

La musique et les violences faites aux filles et aux femmes

Une demi-journée d’étude intitulée «(R)appels à mémoire: la musique et les violences faites aux filles et aux femmes» est organisée le 6 décembre de 15 h 30 à 19 h, au Département de musique, dans le cadre des 12 jours d’action pour l’élimination des violences faites aux femmes.

Cet événement comprendra :

 

  • des performances musicales par trois groupes d’étudiantes d’étudiants du Département de musique qui ont repris des chansons qui parlent de violences faites aux femmes;

  • une conférence donnée par Florence K intitulée «Entre la musique et le silence: comprendre le trauma et les violences de genre chez les musicien·nes»;

  • un panel d’expertes et d’experts intitulé «Le mouvement #MoiAussi en musique au Québec: mémoires croisées»;

  • une conférence au cours de la laquelle Vanessa Blais-Tremblay et Joëlle Bissonnette présenteront leur rapport de recherche.