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Le mythe de l’artiste torturé selon Florence K

La musicienne a choisi l’UQAM pour faire son doctorat en psychologie.

Par Marie-Claude Bourdon

18 janvier 2024 à 14 h 46

Mis à jour le 22 janvier 2024 à 9 h 32

La souffrance est-elle essentielle à la création? C’est la question de recherche à l’origine de la thèse de Florence K, l’artiste bien connue du public qui est aussi, depuis l’an dernier, étudiante au doctorat à l’UQAM. La chanteuse, de son vrai nom Florence Khoriaty, n’a jamais caché ses problèmes de santé mentale. Elle a déjà vécu des épisodes de dépression, au point de devoir être hospitalisée, comme elle l’a raconté dans Buena Vida, un livre paru en 2015. Sans abandonner la musique, elle se passionne aujourd’hui pour la recherche en psychologie. Pour mieux comprendre les liens complexes entre variations de l’humeur et créativité chez ses pairs musiciennes et musiciens professionnels, elle a décidé d’en faire le sujet de sa thèse de doctorat.

Selon la chercheuse, qui en est encore au début de son parcours, un paradoxe se dégage de la revue de la littérature scientifique. «D’un côté, on note une prévalence plus élevée des symptômes associés aux troubles de l’humeur chez les musiciens professionnels, constate-t-elle. Mais, d’un autre côté, le mythe de l’artiste torturé est démenti par le fait que, cognitivement parlant, ce sont les humeurs dites positives qui favorisent la pensée divergente, un des noyaux de la créativité.»

La maladie mentale a souvent été associée au génie artistique. On soupçonne que Schumann, Michel-Ange, Hemingway ou Virginia Woolf souffraient du trouble bipolaire. Les symptômes de ce trouble, en particulier, se retrouvent quatre fois plus souvent chez les musiciens que dans la population en général, note Florence K. En Norvège, une étude a révélé une prévalence deux fois plus élevée de problèmes d’anxiété et de dépression chez les musiciennes et musiciens, comparés à d’autres groupes de travailleurs. Et selon un sondage mené en 2019 auprès de musiciens indépendants, plus de 70% rapportaient des signes de stress, d’anxiété ou de dépression.


Précarité, stress et compétition

«Les conditions d’exercice de la profession, la précarité, les horaires nocturnes, les longues heures de transport pendant les tournées, le fait qu’on ne voit pas beaucoup ses enfants, qu’on a moins de temps pour faire du sport ou bien s’alimenter, tout cela contribue à expliquer les problèmes de santé mentale des musiciens et musiciennes», observe la chercheuse. Au moment de l’entrevue, Florence K faisait partie de la distribution d’un spectacle hommage à Harry Belafonte au Casino de Montréal. Depuis trois jours, elle manquait l’heure de coucher de sa fille de deux ans et demi.

À ces conditions difficiles, il faut ajouter l’obligation de faire son autopromotion sur les médias sociaux, qui s’est s’accentuée au cours des dernières années, l’instabilité, l’anxiété de performance indissociables d’une carrière artistique. «La compétition est énorme, on vit sans cesse le stress des auditions», rappelle la musicienne.

Si les facteurs de risque associés aux troubles de santé mentale sont nombreux chez les artistes, il faut, selon la chercheuse, éviter de faire une adéquation entre souffrance et créativité. «Ce n’est pas dans les phases dépressives que les personnes bipolaires vont créer, mentionne-t-elle. Quand on est en dépression, on a du mal à se brosser les dents! Selon Kay Jamison, une psychologue américaine de l’Université John-Hopkins, elle-même bipolaire, qui a étudié l’œuvre de créateurs célèbres, c’est dans des périodes qui ressemblent à des épisodes de manie que les artistes sont les plus prolifiques.»

Alors qu’on fait souvent le lien entre troubles de l’humeur et créativité, on relève plus rarement que ce n’est pas dans les phases dépressives que les artistes sont créatifs, souligne Florence K. Pour elle, cela renforce l’idée que ce sont, en fait, les humeurs positives qui stimulent la créativité.

Un musicien peut se nourrir de sa souffrance pour créer, reconnaît la chercheuse. «Parmi les mécanismes de défense psychologique, à côté de défenses plus primitives comme le déni ou la régression, la sublimation par l’art fait partie, avec l’humour, des mécanismes les plus matures et les plus sains», mentionne-t-elle.

Les effets positifs de la musique sur le cerveau sont d’ailleurs reconnus. Chanter dans une chorale, jouer d’un instrument est bénéfique pour la santé mentale. «La musique stimule la production de dopamine comme le chocolat ou le sexe, remarque Florence K. Elle produit un effet apaisant. C’est un autre paradoxe: les musiciens vont mal, mais la musique fait du bien!»


Une étude longitudinale

Pour tester ses hypothèses, la doctorante, qui a obtenu une bourse du Fonds de recherche en santé du Québec, mènera une étude longitudinale. Sur une période d’un an, elle mesurera à quatre reprises, à l’aide d’un questionnaire, différents indicateurs de l’état de bien-être de ses sujets, de leur humeur et de leur créativité (plus précisément la pensée divergente, ou la capacité de générer des solutions innovantes à un problème, que l’on peut évaluer à l’aide d’un test qu’elle a adapté pour sa recherche). «En répétant l’exercice quatre fois, on pourra voir s’il y a des variations dans l’humeur et comment celles-ci sont reliées à la créativité», précise la chercheuse, qui souhaite recueillir des données auprès de 300 à 400 sujets recrutés sur le web, à travers des associations et parmi ses pairs.

«Je me lance dans une étude quantitative alors que les analyses statistiques quantitatives, c’est mon talon d’Achille, avoue Florence K en riant. Ça me fait peur, mais si je passe au travers, j’aurai surmonté un des plus grands défis de ma vie!»

L’étude principale, précise-t-elle, commencera dans un an. Auparavant, elle testera son questionnaire dans le cadre d’une étude pilote menée au sein du laboratoire CREO. Depuis son arrivée à l’UQAM, l’étudiante a, en effet, joint deux laboratoires: GRACE, le Groupe de recherche sur l’âge adulte, les chemins de vie et l’expertise de sa codirectrice, la professeure du Département de psychologie Arielle Bonneville-Roussy, et CREO, le laboratoire du professeur Pier-Luc de Chantal, qui la codirige.


«J’ai choisi l’UQAM»

C’est lors de recherches visant à identifier le meilleur département pour son sujet de thèse que la doctorante a rencontré Pier-Luc de Chantal, un spécialiste de la cognition de la créativité, et Arielle Bonneville-Roussy, une ancienne musicienne qui s’intéresse au développement de l’expertise chez l’être humain. «C’était le match parfait et cela a beaucoup pesé dans ma décision de venir à l’UQAM, dit la doctorante. J’aurais pu aller dans une autre université. J’ai choisi l’UQAM.»

Florence K, aussi maman d’une ado de 17 ans, apprécie que l’UQAM offre une plus grande flexibilité aux étudiantes et étudiants qui, comme elle, conjuguent études, parentalité et carrière. Car la musicienne n’a délaissé ni la scène ni les studios. Elle continue d’animer une émission hebdomadaire sur la musique québécoise à la radio de CBC, C’est formidable, un créneau où elle a succédé à Jim Corcoran après avoir, pendant plusieurs années, tenu la barre d’Ici Florence sur Ici Musique, une émission où se mêlaient jazz, salsa, bossa nova et autres musiques du monde. Durant le temps des fêtes, elle a repris sur quelques scènes, dont le Centre national des arts d’Ottawa et la chapelle Notre-Dame-du-Bon-Secours, à Montréal, le concert Un vrai Noël en famille qu’elle offre avec un ensemble féminin, dont sa mère, la cantatrice Nathalie Choquette, et sa fille Ariane. Entre autres engagements, elle présentera au printemps son spectacle Brésil mon amour dans différentes salles de la région métropolitaine.


Une industrie chamboulée

Pourquoi une musicienne multi-talentueuse, qui a à son actif une dizaine d’albums et deux prix Félix, décide-t-elle de retourner à l’université compléter un doctorat en psychologie? Florence K ne s’en cache pas: depuis que les plateformes numériques ont chamboulé l’industrie du disque et redéfini les règles du jeu pour ceux qui en vivent, elle s’inquiète. «Au cours des dernières années, j’ai eu l’impression de vivre ce que les artistes du cinéma ont connu après la fin du muet», confie-t-elle.

La musicienne avoue ne pas avoir une grande tolérance à l’incertitude. «J’avais besoin d’un projet professionnel dont le succès ne dépendrait pas d’un million de facteurs hors de mon contrôle comme la mode ou les algorithmes», dit-elle. Depuis quelques années, pour mieux comprendre ses propres problèmes de santé mentale, elle avait commencé à prendre des cours de psychologie à la Téluq. Ces cours, qu’elle suivait par intérêt personnel, lui procuraient de plus en plus de plaisir. Elle a donc repris les études pour être admise au doctorat.

«Pour moi, la musique était devenue synonyme d’anxiété, de compétition et de frustration, raconte Florence K. Je me voyais à 50 ou 60 ans encore en train de me battre pour obtenir des contrats. Depuis que je me suis engagée dans le doctorat, la musique est redevenue une source de joie.»


Améliorer l’accès aux soins en santé mentale

En plus de ses engagements professionnels et de ses études, la musicienne-doctorante multiplie les projets visant à améliorer l’accès aux soins et à lutter contre la stigmatisation qui continue d’entourer les problèmes de santé mentale. Elle a écrit un autre livre où elle se raconte, Nueva Vida: mener la danse avec un trouble de santé mentale, offert des conférences et des spectacles. L’an dernier, elle a travaillé à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal pour animer une chorale d’une douzaine de patients souffrant de troubles psychotiques. «À la fin du projet, nous avons enregistré un disque, souligne-t-elle. C’était très beau de voir à quel point la musique était rassembleuse.»

Avec quelques complices, dont l’étudiant au baccalauréat en psychologie Jean-Pascal Lafrance, la doctorante vient de fonder le Centre psychologique pour artistes, qui doit démarrer ses activités au printemps. Dans un premier temps, l’OBNL offrira des ateliers et conférences. Il compte développer des partenariats avec Relief, un organisme d’autogestion en santé mentale, la Guilde des musiciens, les associations professionnelles en danse et en théâtre afin de devenir un guichet unique en santé mentale pour les artistes. Au terme de ses études, Florence K aimerait y jouer un rôle de psychologue clinicienne.


Cap sur la recherche

Elle souhaite également que ses recherches contribuent à éclairer les cliniciens qui travaillent avec des créateurs. «Le mythe de l’artiste torturé est tellement présent qu’il entraîne une forme de normalisation de la souffrance associée à la création, au point d’empêcher certains artistes de rechercher de l’aide», observe la chercheuse. D’autres ont une réticence vis-à-vis des traitements, surtout les traitements pharmacologiques, par peur de perdre leur créativité. «Le traitement en santé mentale n’est pas un jeans taille 28 ou 32, dit-elle. Il faut souvent ajuster la médication, essayer d’autres molécules, travailler avec les effets secondaires, car ce qui convient à une personne ne fonctionnera pas nécessairement pour une autre.»

Intéressée par la clinique, la doctorante se voit aussi poursuivre une carrière en recherche. «La psychologie des musiciens n’est pas un domaine tellement exploré», note-t-elle. Pour Florence K, il y a un aspect mystérieux, «une forme de magie» dans la création qui restera toujours inexplicable. «Mais beaucoup reste à faire pour mieux comprendre ce que vivent les artistes.»