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Le parcours inspirant du diplômé Anglesh Major

Premier acteur noir à défendre un spectacle solo dans un grand théâtre montréalais, le comédien a séduit le public avec son rôle d’urgentologue dans STAT.

Par Pierre-Etienne Caza

9 février 2024 à 14 h 47

Mis à jour le 14 février 2024 à 15 h 10

Pour 1,4 million de fervents téléspectateurs, il est Marco, l’urgentologue attentionné de STAT. «Je n’avais pas conscience de l’ampleur du rôle lorsque j’ai passé l’audition. Une émission quotidienne à la télévision rejoint tellement de gens, je le constate car on m’aborde beaucoup plus qu’avant dans la vie de tous les jours», observe en riant Anglesh Major (B.A. art dramatique, 2017).

Le contraste est frappant entre le rôle qu’il défend dans STAT depuis l’automne 2022 et celui qui l’a fait connaître, l’époustouflant solo que représentait la pièce King Dave, présentée chez Duceppe au printemps 2021. D’abord parce que les deux personnages sont aux antipodes (un médecin père de famille doux et aimant versus un jeune homme en perdition qui s’enfonce dans les ennuis), mais surtout parce que son rôle dans STAT est un travail de marathonien qui s’inscrit dans la durée, tandis que King Dave était un sprint spectaculaire, une logorrhée verbale de 90 minutes sans pause qui ne lui laissait même pas le temps de souffler.

Entre ces deux rôles marquants, il y a un comédien d’une grande générosité, au parcours de vie hors de l’ordinaire.

Rencontrer sa mère à 12 ans

Né en Haïti au début des années 1990, Anglesh Major est arrivé au Québec à l’âge de 3 ans pour y vivre avec son père. «Ma mère est restée en Haïti. Pendant neuf ans, nous avons correspondu par cassettes audio sur lesquelles on se donnait des nouvelles. Éventuellement, nous avons pu nous parler par téléphone, mais pendant tout ce temps, je ne savais pas à quoi elle ressemblait puisque je n’avais aucun souvenir ni aucune photo d’elle», raconte-t-il.

Son premier voyage en Haïti, à l’âge de 12 ans, fut mémorable. «Je suis sorti de la voiture et il y avait un groupe de femmes dans la rue. J’ai su d’instinct laquelle était ma mère. Au même moment, elle s’est tournée, m’a vu, s’est mise à courir et elle m’a pris dans ses bras.»

Leur relation s’est poursuivie à distance, le fils retournant à quelques reprises en Haïti. «Quand ma carrière a été lancée, j’ai entrepris des démarches pour qu’elle puisse venir s’installer au Québec. Elle y est depuis le printemps dernier», dit-il fièrement.

Les années de formation

Le théâtre est entré dans la vie d’Anglesh Major à l’école secondaire. «Le cours d’art dramatique était le cours dont personne ne se souciait, pendant lequel personne ne se forçait vraiment. Je faisais semblant d’être indifférent, mais j’adorais ça!», se rappelle-t-il.

Cette passion s’est accentuée pendant ses études en arts et lettres au Cégep Marie-Victorin, même si les premiers doutes sont apparus. «Je trouvais les autres extravertis, alors que je ne l’étais pas. Je ne savais plus si j’avais ce qu’il fallait pour devenir acteur, se souvient-il. J’ai même pensé abandonner et c’est un prof que j’estimais beaucoup qui m’a convaincu de terminer mon DEC. Je lui en suis reconnaissant, car à la fin de mon parcours, j’avais vraiment la piqûre. J’étais prêt pour les auditions des écoles de théâtre.»

Il passe une année à l’École de théâtre du cégep de Saint-Hyacinthe, qui se termine en queue de poisson. «J’ai pensé faire autre chose, mais je me suis dit qu’il ne fallait pas abandonner après la première porte qui se refermait. Je savais que le métier allait être difficile, et le chemin y menant aussi», dit-il.

Anglesh Major est accepté à l’UQAM à l’automne 2014. «J’ai senti tout au long de mon parcours universitaire que je pouvais être moi-même et me développer à ma façon comme acteur, analyse-t-il avec le recul. On ne tentait pas de me formater.»

Deux mois avant de compléter son bac, il est repéré par une agente, qui le met en garde: il devra passer des dizaines d’auditions avant de décrocher ses premiers rôles. «Je travaillais en entretien ménager au CHUM et j’enchaînais les auditions. Et puis c’est arrivé: on m’a donné de petits rôles d’une ou deux répliques. Et puis j’ai été approché pour la reprise de King Dave

Une première montréalaise

King Dave est un solo qui a valu à son créateur, Alexandre Goyette, le Masque du texte original et celui de l’interprétation masculine lorsqu’il l’a présenté pour la première fois, en 2005. On y suit Dave, «qui voit sa vie basculer en quelques jours, presque par accident. Submergé par la peine, la colère et la peur, le jeune homme enchaîne les mauvaises décisions, se prend le bras dans l’engrenage de la violence et plonge dans une descente aux enfers. Dans une langue puissante et crue, la pièce expose la réalité des rues sombres de Montréal, des quartiers populaires, de la délinquance ordinaire.» La création de Goyette a fait l’objet d’une adaptation cinématographique réalisée par Podz en 2016.

En 2020, Alexandre Goyette veut remonter le spectacle et suggère à Anglesh Major de passer l’audition. «Ensuite, il m’a demandé de collaborer avec lui à remanier le texte sous l’éclairage des questions liées à l’identité noire, dans la foulée des manifestations mondiales dénonçant le racisme systémique», explique le comédien.

La reprise de King Dave devait être présentée à l’automne 2020 chez Duceppe. «Je commençais la générale lorsque le metteur en scène m’a interrompu. Le gouvernement venait de décréter un reconfinement partiel signifiant la fermeture complète de toutes les salles de spectacle, raconte Anglesh Major. Pendant deux mois, on ne pouvait rien faire et moi, je devais garder “vivant” ce texte de 43 pages. Je me promenais dans mon quartier en récitant le texte sans intonation, juste pour continuer à le mémoriser.»

Reprogrammé en janvier, le spectacle a dû être reporté à nouveau en raison de la pandémie. C’est finalement en mai 2021 qu’Anglesh Major est devenu le premier acteur noir à défendre un spectacle solo dans un grand théâtre montréalais. «J’aurais aimé que ce ne soit pas lié à la couleur de ma peau, mais comme j’étais le premier, je pense que c’était normal de le souligner», observe-t-il.

«Un jour, en répétition, j’ai craqué, confie-t-il. Je voulais être bon pour que ma communauté soit fière. Elle ne va que très peu au théâtre, mais je savais qu’elle allait le faire pour moi. Heureusement, le metteur en scène, Christian Fortin, m’a recadré. Il m’a rappelé que je ne faisais pas ce métier-là pour les autres et que je n’allais pas défendre ma communauté sur scène, mais bien un personnage.»

Jouer chez Duceppe représentait un défi intimidant. Non seulement il s’agissait d’un spectacle solo, mais l’espace est impressionnant. «Quand tu es sur scène, tu ne vois qu’un mur d’estrades, c’est tellement large!», raconte le comédien, qui se rappelle très bien les premières réactions du public. «Les abonnés réguliers sont des personnes d’un certain âge. Or, mon personnage parle en slang et son débit est super rapide. Je voyais toutes ces têtes blanches se regarder et se demander ce qui se passait… Mais, au bout de cinq minutes, leur oreille s’était habituée et je les avais dans ma poche.»

Les critiques furent dithyrambiques. «Chez Duceppe, Anglesh Major fait de la scène son royaume!, a écrit Luc Boulanger dans La Presse. Il habite avec aisance le grand plateau, où on a placé une dizaine de pieds de micro et un piano. Il incarne chacun des personnages croisés par Dave dans le récit, maîtrisant bien les ruptures de ton, le détail qui illustre le personnage. À la fois émouvant, drôle et charismatique, cet acteur a l’étoffe des grands.» Ce rôle a valu à Anglesh Major le prix du comédien de l’année (théâtre) au Gala Dynastie, qui célèbre et met en lumière les réalisations exceptionnelles des personnalités issues des communautés noires du Québec.

«Après King Dave, j’avais la crédibilité dans le milieu pour jouer n’importe quel rôle et j’étais plus confiant», analyse Anglesh Major, qui a enchaîné des rôles dans les séries télé Virage (2021), Audrey est revenue (2021), Je voudrais qu’on m’efface (2021), Larry (2022) et Aller simple: survivre (2023). «J’ai compris qu’en audition, les metteurs en scène et les réalisateurs ne veulent pas juste voir comment je joue, mais aussi, et surtout, s’ils peuvent travailler avec moi, si je suis réceptif à leurs directives», ajoute-t-il.

Être crédible à l’écran

Malgré toutes ces expériences de jeu, la courbe d’apprentissage dans STAT a été abrupte. «Tout va vite dans une quotidienne. On reçoit nos textes une semaine à l’avance, on les apprend, on tourne. On n’a pas le temps d’analyser la manière dont on veut jouer la scène. On fait deux ou trois prises et c’est terminé. Au début, je trouvais ça difficile. J’avais toujours l’impression de ne pas avoir bien fait mon travail. Avec le temps, j’ai fait la paix avec les contraintes d’une quotidienne et mon jeu est devenu plus naturel. J’ai aussi porté une attention particulière à la manière de travailler des autres comédiennes et comédiens comme Suzanne Clément et Normand D’Amour.»

Comment les comédiens font-ils pour être crédibles dans leur rôle d’urgentologues? «Il y a toujours un conseiller technique pour les scènes médicales, ce qui fait que tout est crédible dans la série, explique Anglesh Major. Pour le reste, il suffit de savoir ce qu’on dit. Si je ne sais pas ce que veulent dire les mots, je vais avoir l’air ignorant. Je me renseigne donc avant les tournages, comme ça quand mon personnage doit déclarer “Son hémoglobine est à 40 %”, je sais ce que ça signifie.»

Le décor hospitalier avec ses machines et ses instruments aurait pu intimider certains comédiens, mais pas Anglesh Major. «J’ai travaillé pendant cinq ans au CHUM. J’en ai nettoyé des salles d’opération, alors le décor m’est familier», dit-il en riant.

Jouer avec une ancienne prof

En plus du théâtre et de la télévision, Anglesh Major a fait paraître en 2021 un mini album de quatre pièces musicales intitulé Éphémère. «Je fais de la musique depuis l’adolescence, dit-il. J’ai signé avec les Disques 7ième Ciel et je travaille avec différents artistes à titre de compositeur.»

Au cours de la dernière année, il a appris les rudiments du doublage. «J’en fais trois ou quatre fois par semaine pour des films et des séries étrangères. J’adore ça.» Entre les tournages de STAT et les séances de doublage, son horaire est bien rempli.

L’an dernier, Marie-France Marcotte, une chargée de cours qui lui avait enseigné à l’UQAM, s’est jointe au tournage de STAT pour interpréter le rôle d’une patiente. «Elle est venue me voir pendant que j’étais au maquillage et elle m’a dit qu’elle avait toujours su que j’aurais une belle carrière. Ça m’a tellement ému. Jouer avec elle m’a fait réaliser le chemin parcouru», conclut-il.