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La linguistique appliquée aux enquêtes policières

Les spécialistes internationaux de la phonétique et de l’acoustique légales se réunissent au Cœur des sciences.

Par Pierre-Etienne Caza

4 juillet 2024 à 14 h 21

Mis à jour le 9 juillet 2024 à 20 h 29

Analyser un témoignage ou un appel d’urgence, identifier les particularités langagières d’un suspect ou tenter de décoder un enregistrement audio dans le cadre d’une enquête: la phonétique et l’acoustique légales sont des spécialisations relativement récentes, apparues dans la foulée de l’émergence de la linguistique légale au début des années 1980 dans le monde anglo-saxon. «Nous sommes fiers d’organiser pour la première fois au Canada le congrès annuel de l’International Association for Forensic Phonetics ans Acoustics (IAFPA), qui se déroulera du 28 au 31 juillet au Cœur des sciences de l’UQAM», souligne le postdoctorant Julien-Plante Hébert, coorganisateur de l’événement avec Colleen Driscoll, qui travaille pour le Groupe de l’analyse des enregistrements sonores et vidéo de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Cette 32e édition rassemblera une cinquantaine de participantes et participants du Canada, des États-Unis et de l’Europe. «Nous accueillerons autant des universitaires que des praticiennes et praticiens de différents services de police et de renseignement, comme la GRC, le FBI et la Metropolitan Police de Londres, précise Julien Plante-Hébert. Ce sera l’occasion pour nous, chercheuses et chercheurs, de mieux saisir et appréhender les défis auxquels font face les forces de l’ordre sur le terrain, tandis que réciproquement, nos travaux peuvent leur être utiles afin de peaufiner certaines techniques ou méthodes d’enquête.»

Ce sera la troisième fois seulement que l’événement se déroule en sol nord-américain, après Orlando en 1995 et Tampa Bay en 2013. «La linguistique légale, et encore plus spécifiquement la phonétique et l’acoustique légales, ont été développées en Europe, observe le postdoctorant. On a commencé à s’y intéresser au Québec au milieu des années 2000.»

Trois événements phares

Des ateliers, des conférences et des présentations par affiches sont prévus au programme. L’un des événements phares est l’atelier du 29 juillet qui portera sur les Audio Deepfakes, une pratique de plus en plus répandue pour réaliser des fraudes et des arnaques de toutes sortes. Cet atelier, qui sera suivi d’une discussion, sera animé par Anil Alexander et Finnian Kelly, de l’entreprise Oxford Wave Research, en Angleterre, spécialisée dans le traitement audio et vocal, la biométrie vocale et l’apprentissage profond.

Le lendemain, 30 juillet, la conférence plénière sera donnée par David Marks, du FBI, qui est co-vice-président du Speaker Recognition Subcommittee de l’Organization of Scientific Area Committees for Forensic Science (OSAC), créée en 2014 aux États-Unis afin de mieux définir les normes et les meilleures pratiques dans le domaine. Le sujet de sa conférence sera annoncé sous peu.

Enfin, le 30 juillet en fin de journée, un atelier portera sur la construction d’un profil de locuteur. La professeure Gea de Jong-Lendle, de l’Université de Marburg, en Allemagne, proposera aux participantes et participants d’analyser deux messages vocaux réels laissés à un entrepreneur en construction qui fut assassiné après s’être rendu à un rendez-vous pour rencontrer une cliente potentielle. On tentera notamment d’estimer l’âge, le sexe et le dialecte de la personne ayant laissé ces messages.

«Il y a quelques années, on a fait appel à des linguistes et des phonéticiens pour tenter d’identifier la provenance d’un membre de l’État islamique qui avait décapité un journaliste étranger, illustre Julien Plante-Hébert. Tout ce que les forces du renseignement avaient à leur disposition était l’enregistrement vidéo et audio.» L’homme était cagoulé et, mis à part une estimation de sa taille et de son poids, il était impossible de déceler d’autres indices. «En analysant à la fois les mots utilisés, ce qui relève de la sémantique, et la manière dont ces mots étaient prononcés, ce qui relève de la phonétique, le profilage du locuteur a permis de déterminer qu’il s’agissait d’un accent du Royaume-Uni. Ce n’est pas une science qui conduit directement à des suspects, mais disons que cela permet de réduire le champ des possibles.»

D’autres profilages de locuteurs s’intéressent aux effets de l’émotion dans la voix ou même de l’intoxication – alcool ou drogue, entre autres – dans le discours d’une personne. Dans le cadre de son postdoctorat, sous la supervision de la professeure Lucie Ménard, Julien Plante-Hébert travaille sur des appels trompeurs effectués au 911. «J’analyse un corpus d’appels sur les plans acoustique et phonétique afin de déceler la façon dont la tromperie affecte la parole», explique-t-il.

Un volet en ligne

Se déroulant uniquement en anglais, le congrès de l’IAFPA est ouvert au grand public, mais les coûts se chiffrent à quelques centaines de dollars, précise Julien Plante-Hébert. «Les spécialistes qui n’ont pas pu se déplacer et qui souhaitent tout de même assister à l’événement pourront le faire, comme le grand public d’ailleurs, par le biais de notre volet en ligne, qui permet d’assister à toutes les conférences pour 75 dollars.»

Avis aux personnes intéressées par cette discipline en plein essor, digne des meilleures séries policières!