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Feux de forêt: pour une réponse unifiée

La saison des feux 2023 a marqué un réveil brutal pour le Québec, rappelle une étude à laquelle ont participé quatre chercheurs de l’UQAM.

Par Pierre-Etienne Caza

24 mai 2024 à 11 h 57

Mis à jour le 28 mai 2024 à 16 h 47

Alors que la saison des feux de forêt s’amorce dans l’ouest du pays, un regroupement de spécialistes signe un bilan sur la saison 2023 au Québec dans Canadian Journal of Forest Research. «Il s’agit d’une collaboration sans précédent coordonnée par Yan Boulanger du Service canadien des forêts (Ressources naturelles Canada), avec des contributions des membres du Conseil de la Première Nation Abitibiwinni, du gouvernement de la nation crie, de l’UQAM, de l’UQAR, de l’UQAC, de l’Université Laval et d’Environnement et Changement climatique Canada», souligne le professeur du Département de géographie Philippe Gachon, qui est membre du Centre pour l’étude et la simulation du climat à l’échelle régionale (ESCER) et directeur du Réseau Inondations Intersectoriel du Québec (RIISQ).

Le professeur Gachon se réjouit d’autant plus de cette collaboration qu’il réitère depuis plusieurs années l’importance de travailler en concertation lorsqu’il est question de faire face aux défis posés par les changements climatiques. «Ce retour d’expérience sur les feux de forêt de 2023 est résolument intersectoriel, avec la participation de chercheuses et chercheurs de plusieurs disciplines et de différents centres de recherche, dont le Centre d’étude de la forêt (CEF) et le centre ESCER, sans oublier l’apport des communautés autochtones», note-t-il.

Outre Philippe Gachon, on retrouve parmi les 20 cosignataires de l’article le professeur émérite Yves Bergeron, le professeur associé Martin P. Girardin ainsi que le chargé de cours du Département des sciences biologiques Alain Leduc, qui est également chercheur au CEF.

Amplification des conditions propices aux feux

Au cours de l’été 2023, plus de 4,5 millions d’hectares de forêt ont brûlé au Québec, pulvérisant tous les records précédents. Cette saison catastrophique a mis en lumière les dures réalités des changements climatiques et de leurs effets sur la saison des feux de forêt. «L’ampleur des incendies de 2023 est historique, observe Philippe Gachon. Il n’y a pas eu autant de superficies brûlées dans le Nord du Québec depuis au moins 220 ans.»

«Il n’y a pas eu autant de superficies brûlées dans le Nord du Québec depuis au moins 220 ans.»

Philippe Gachon

Professeur au Département de géographie, membre du Centre ESCER et directeur du RIISQ

Il ne s’agissait pas seulement d’une année inhabituelle, mais d’un signe clair de la façon dont les changements climatiques amplifient les conditions qui conduisent à des incendies de forêt majeurs, analysent les spécialistes. «Une étude du World Weather Attribution Initiative à laquelle le Service canadien des forêts et le centre ESCER ont participé l’été dernier a conclu que les changements climatiques avaient au moins doublé les risques de conditions météorologiques favorables aux feux. Ces probabilités devraient d’ailleurs être de nouveau multipliées par deux d’ici 2050», rappelle Philippe Gachon.

Les feux de forêt ont anéanti des millions de dollars d’investissements sylvicoles et réduit considérablement l’approvisionnement en bois, mettant en péril la production future et la stabilité économique de la région. «Environ 300 000 hectares de forêts commerciales risquent de ne pas se régénérer naturellement, ce qui nécessitera des efforts de reboisement importants et coûteux pour atténuer les pertes», note Philippe Gachon.

Les communautés des Premières Nations durement affectées

Il est probable qu’aucun groupe n’a ressenti l’impact des incendies de 2023 de manière plus aiguë que les communautés autochtones, soulignent les auteurs de l’article. Plus de 10 000 personnes issues de treize communautés ont été contraintes d’évacuer. «Les incendies ont bouleversé les modes de vie traditionnels, entraînant des pertes culturelles et économiques considérables, mentionne le professeur. Les efforts de rétablissement et de réconciliation devront tenir compte de ces blessures profondes et viser une gestion des incendies et un aménagement du territoire plus inclusifs et plus efficaces.»

Une gestion des incendies dépassée

La saison dernière a mis à rude épreuve les ressources de la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU). Les incendies ont dépassé la capacité opérationnelle de l’agence, nécessitant l’aide d’équipes internationales de lutte contre les incendies. «Cette crise a mis en évidence des lacunes dans nos stratégies de préparation et d’intervention, et souligné la nécessité de renforcer les capacités», analyse Philippe Gachon.

«Cette crise a mis en évidence des lacunes dans nos stratégies de préparation et d’intervention, et souligné la nécessité de renforcer les capacités.»

Les leçons tirées de 2023 doivent inspirer une nouvelle stratégie d’aménagement des forêts du Québec, estiment les spécialistes. L’intégration du risque d’incendie de forêt dans la planification de l’aménagement forestier pourrait stabiliser l’approvisionnement en bois et mitiger les impacts économiques. La promotion d’espèces et de pratiques qui renforcent la résilience des forêts et réduisent leur inflammabilité est une autre stratégie essentielle à considérer, suggèrent-ils.

Une menace qui évolue sans cesse

Puisque le climat se réchauffe de plus en plus rapidement et irrémédiablement, la réponse du Québec aux incendies de forêt doit être robuste, unifiée et adaptative, insistent les signataires de l’étude. «Il est essentiel d’améliorer les capacités de lutte contre les incendies, d’investir dans des mesures proactives de protection des communautés et de favoriser la collaboration entre les groupes gouvernementaux, scientifiques et autochtones, rappelle à nouveau Philippe Gachon. Avec les changements climatiques, ces phénomènes météo extrêmes vont se combiner dans le temps et dans l’espace, générant des effets en cascade qui ont non seulement des impacts économiques énormes, mais aussi, et surtout, des coûts sociaux. C’est que l’on appelle les risques systémiques.»

Les incendies de 2023 ont sans aucun doute marqué un tournant à cet égard, notent les auteurs de l’étude. «Notre réaction rapide et la mise en place d’actions concertées à court et à moyen termes définiront notre résilience et notre capacité à faire face aux défis à venir», concluent-ils.