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Mission scientifique au Vanuatu

Une équipe de recherche aide les autorités de l’archipel du Pacifique à sécuriser ses ressources en eau.

Par Claude Gauvreau

12 octobre 2023 à 13 h 30

L’archipel du Vanuatu, dans le Pacifique Sud, n’est pas seulement une destination pour touristes en quête d’exotisme. Cet archipel qui compte quelque 300 000 habitants répartis sur 83 îles est aussi le pays du monde le plus exposé aux risques naturels: séismes, cyclones, éruptions volcaniques, tsunamis. Avec les changements climatiques et l’intensification de ces phénomènes dévastateurs, l’élévation du niveau de la mer et l’érosion côtière, les ressources en eau douce dans cette région deviennent plus rares et plus difficiles d’accès.

En août et septembre derniers, une équipe de recherche dirigée par le professeur du Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère Florent Barbecot a réalisé une mission scientifique de 18 jours au Vanuatu, dans le cadre du projet Urgence eau. «L’objectif était d’accompagner les autorités et populations locales dans l’acquisition de savoirs et de compétences hydrogéologiques afin qu’elles puissent gérer elles-mêmes leurs ressources en eau», explique Florent Barbecot. Plus précisément, le projet conçu il y a deux ans avec le soutien du Centre de recherche sur la dynamique du système Terre (Geotop) visait à élaborer des méthodes et des stratégies adaptées aux conditions et à la culture locales afin d’évaluer les ressources en eau, notamment leur qualité, et d’assurer leur durabilité.

Bien que les habitants de l’archipel se soient adaptés depuis longtemps aux conditions climatiques et aux phénomènes météorologiques extrêmes, «les changements climatiques récents, particulièrement rapides, et la croissance démographique exercent une pression sans précédent sur les ressources en eau, provoquant des impacts sur la santé, la sécurité alimentaire, le niveau de vie, la mobilité humaine et les systèmes côtiers», observe le professeur.

Outre Florent Barbecot, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche stratégique en hydrogéologie urbaine, l’équipe de recherche était composée des doctorants en sciences de la Terre et de l’atmosphère Antoine Picard et Donovan Despaux, des professionnels de recherche du Géotop André Poirier et Jean-François Hélie ainsi que de la professeure de l’École de technologie supérieure (ETS) Janie Masse-Dufresne.

«Les habitants récoltent l’eau de pluie à l’aide de grands barils installés sur les toitures des maisons. C’est la solution la plus économique. Mais deux semaines sans précipitations, c’est une catastrophe.»

Florent Barbecot,

Professeur au Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère

Épisodes de sécheresse

Avec l’augmentation du niveau de l’océan, plusieurs pays insulaires du Sud, comme le Vanuatu, sont envahis par l’eau de mer. L’eau pénètre dans les terres, salinisant les sols et les ressources en eau douce. Sur l’archipel, l’eau consommée par les populations provient principalement de la pluie. «Les habitants récoltent cette eau à l’aide de grands barils installés sur les toitures des maisons, explique Florent Barbecot. C’est la solution la plus économique. Mais deux semaines sans précipitations, c’est une catastrophe.» Et avec le réchauffement climatique, qui affecte le régime des précipitations, les épisodes de sécheresse deviennent plus fréquents.

Situé dans la ceinture de feu du Pacifique, le Vanuatu est particulièrement vulnérable aux séismes, aux éruptions volcaniques et aux cyclones. «En 2018, la population de l’île d’Ambae a dû être évacuée à cause de l’éruption d’un volcan», rappelle le doctorant Antoine Picard. «Les cendres des volcans se déposent sur les toits des maisons, qui s’effondrent sous leur poids, ainsi que dans les rivières, privant ainsi les populations d’un accès à l’eau douce», poursuit Florent Barbecot. «La fréquence et l’intensité des cyclones s’est aussi accrue au cours des dernières années, transformant les surfaces d’eau douce, telles les rivières, en étendues de boue», ajoute Antoine Picard.


Miser sur les eaux souterraines

Selon les deux chercheurs, il faut miser sur l’utilisation de la partie cachée du cycle de l’eau, soit les eaux souterraines, moins affectées par les catastrophes naturelles et les phénomènes météorologiques extrêmes et dont la qualité est supérieure à celle des eaux de pluie. «L’eau souterraine représente une ressource pérenne, mais encore faut-il pouvoir y accéder, remarque Florent Barbecot. D’où l’importance de disposer d’équipements adéquats et de personnel qualifié.»

Afin de former du personnel sur le terrain et de trouver des solutions d’adaptation aux changements climatiques pour les populations vulnérables, en partenariat avec les autorités du Vanuatu, le professeur a soumis un autre projet avec des chercheurs de Suisse et d’Allemagne. Le projet a été présenté au Fonds Nouvelles frontières en recherche (FNFR), administré par le CRSH, dans le cadre de l’Initiative internationale conjointe de recherche 2023 sur l’adaptation aux changements climatiques et l’atténuation de leurs effets, fruit d’une collaboration entre des organismes subventionnaires de recherche d’Afrique du Sud, d’Allemagne, du Brésil, du Canada, des États-Unis, de la Norvège, du Royaume-Uni et de la Suisse.


Conférences, formation et travail de terrain

Le projet Urgence eau s’est déroulé en trois étapes. La première a consisté à préparer la mission avec les autorités locales. «Pendant deux ans, nous avons eu des échanges réguliers avec le Département des ressources en eau du Vanuatu, notre principal partenaire local, indique Antoine Picard. Une fois sur place, nous avons travaillé avec eux au quotidien.»

«Nous avons effectué des mesures de terrain et, à partir d’échantillons, avons cherché à comprendre la dynamique des échanges entre l’eau souterraine et l’eau des rivières.»

Antoine Picard,

Doctorant en sciences de la Terre et de l’atmosphère

Avant le départ pour le Vanuatu, un cycle de conférences a été organisé dans des cégeps afin d’expliquer aux jeunes le sens de la mission et de les sensibiliser à l’enjeu majeur que représente l’accès à l’eau pour les populations des pays du Sud. «Pour beaucoup de jeunes, les changements climatiques font partie de la normalité, observe Florent Barbecot. L’objectif de ces conférences était de les informer des impacts des changements climatiques et, surtout, de les convaincre que la bataille n’est pas perdue et que la science est une arme essentielle dans ce combat.»

La deuxième étape de la mission s’est déroulée sur le terrain. Des activités de formation en hydrogéologie et en géochimie isotopique ont été organisées à l’intention du personnel local en charge de l’alimentation en eau. Puis, l’équipe de recherche a mis en place un matériel scientifique permettant d’effectuer un travail de prospection et de caractérisation des ressources en eau.

«Nous avons effectué des mesures de terrain et, à partir d’échantillons, avons cherché à comprendre la dynamique des échanges entre l’eau souterraine et l’eau des rivières, explique Antoine Picard. Enfin, nous avons analysé la qualité et la signature isotopique de l’eau, en collaboration avec le Département des ressources en eau du Vanuatu.»

La troisième étape sera consacrée à la synthèse des données recueillies et à un suivi à distance avec l’équipe du Département des ressources en eau. La doctorante en sciences de la Terre et de l’atmosphère Cécile Carton se rendra dans l’archipel en mai 2024 pour présenter les résultats des analyses. Un second cycle de conférences dans des cégeps portant sur les travaux de recherche est aussi prévu.


Des défis particuliers

Au cours de la mission, l’équipe de recherche a été confrontée à plusieurs défis. Dans certaines régions, l’accès aux villages était difficile. Il a fallu parfois se frayer un chemin à travers la jungle, à coup de machette, sous un soleil de plomb. «Nous avons quand même pu recueillir des centaines d’échantillons, ce qui permettra de brosser un bon portait des ressources en eau», relève Antoine Picard. «Ces données seront essentielles pour la compréhension du cycle de l’eau et pour la protection des ressources», souligne Florent Barbecot.

Pour les membres de l’équipe, la mission a aussi constitué une expérience particulière sur le plan humain. «Nos doctorants se sont rendu compte que leur formation en sciences de la Terre et de l’atmosphère pouvait servir à aider des gens à subsister, malgré des conditions de vie précaires, raconte Florent Barecot. Quand on est au Vanuatu, on vit le choc de la rareté des ressources en eau. La première semaine, en l’absence d’eau courante, nous utilisions l’eau de pluie pour nous laver. Nous avons tous pris davantage conscience des conditions privilégiées dans lesquelles nous vivons au Québec et au Canada.»

L’équipe souhaite poursuivre le projet au cours des quatre prochaines années. «L’objectif est de continuer de développer des stratégies d’adaptation aux changements climatiques, et ce, dans une démarche collaborative propice à l’apprentissage par l’expérience et au renforcement des connaissances et des capacités des communautés locales, dit le professeur. C’est le gage d’un succès à long terme.»