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Bernard Motulsky: secret de famille

Le professeur de communication livre un témoignage sur la quête de ses origines juives.

Par Marie-Claude Bourdon

13 novembre 2023 à 18 h 10

Élevé dans un quartier bourgeois de Paris à l’époque de l’après-guerre, le professeur du Département de communication sociale et publique Bernard Motulsky n’a pas su pendant toute son enfance qu’il avait des origines juives. Ses parents l’ont fait baptiser, l’ont envoyé chez les louveteaux et à l’école catholique, sans jamais lui dire qu’eux-mêmes étaient juifs. Sans jamais lui raconter que la famille de son père, allemande, avait été presque entièrement décimée par l’Holocauste et que celle de sa mère, établie en France depuis des générations, avait survécu en se cachant et en fuyant vers la Suisse. Chez lui, on ne parlait pas de ça. Jamais.

«Encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi ils ont décidé de se taire, dit Bernard Motulsky. L’explication la plus plausible, c’est qu’ils ont voulu me protéger.» Comme il le raconte dans Tu comprendras un jour. Une famille dans la tourmente de l’histoire (Carte blanche), la seule fois où, enfant, il a posé une question sur ses grands-parents paternels, dont le portrait était accroché au-dessus du lit de ses parents, il a compris que c’était un sujet tabou qu’il ne devait plus aborder.

Un autre aurait-il insisté davantage? Comment expliquer que celui qui est devenu expert en communication, habitué à décortiquer l’actualité médiatique, n’ait pas décodé certains signes? Il est possible qu’il y ait eu une part de déni dans l’ignorance de ses origines, concède Bernard Motulsky. En même temps, tout autour de lui ressemblait à l’environnement de n’importe quel jeune Français. «Je me sentais Français, explique-t-il. Mes grands-parents maternels étaient français ainsi que les autres membres de la famille de ma mère qui venaient manger à la maison le samedi…» Il fait une pause. «Ils venaient le samedi, et non le dimanche comme chez mes camarades. Est-ce que j’aurais dû réaliser que nous étions juifs parce nos repas de famille avaient lieu le samedi? Je n’ai jamais pensé à ça.»

La France d’après-guerre n’était pas débarrassée de l’antisémitisme. Quand son cousin s’est fait traiter de «sale juif» à l’école, sa mère lui a dit qu’il ne fallait jamais utiliser ces mots-là. Mais pas que son cousin était juif, ni qu’il l’était lui-même.

L’était-il? Bernard Motulsky est-il juif? La question des identités n’est pas simple. Pour les Nazis, qui avaient décrété qu’un seul grand-parent d’origine juive suffisait pour être envoyé dans les camps de la mort, la réponse aurait été «oui», fait-il remarquer. «Encore aujourd’hui, je m’identifie d’abord comme Français, dit-il. Je suis né en France, j’ai été élevé comme un petit Français, dans la religion catholique, j’aime la gastronomie française. C’est mon identité. Mais j’ai des origines juives et j’ai eu besoin de les connaître.»

C’est après son arrivée au Québec, au début de la vingtaine, que Bernard Motulsky a commencé à vouloir démêler l’écheveau de ses origines. Mais il était déjà trop tard pour aborder avec ses parents le douloureux secret de la famille. «Je n’ai jamais pu parler de cela avec mon père, décédé trop tôt, ni avec ma mère, qui, après le décès de mon père, a sombré dans la dépression, puis dans l’Alzheimer», confie-t-il.

Ses parents ont emporté avec eux leur secret. Des années plus tard, Bernard Motulsky a cherché les traces de leur parcours, remontant jusqu’à ses arrière-grands-parents, des deux côtés de cette famille prise «dans la tourmente de l’histoire». Son enquête nous mène de la Pologne rurale à l’Allemagne, de l’Alsace à la Suisse, de Paris au maquis dans les Alpes de Haute-Provence, de la Bretagne occupée à la campagne bourguignonne, où son père a retrouvé, avant de mourir, un paysage lui rappelant les vallons entourant Grimma, son village natal près de Leipzig, dans l’est de l’Allemagne.

Résultat de cette enquête conduite sur plusieurs années, son livre retrace les destinées des membres de cette famille, leurs déplacements à travers l’Europe et le monde pour trouver un lieu où vivre en sécurité, leur histoire mêlée de tragédie et d’espoir d’un monde meilleur. Au fil du récit, l’auteur tente de comprendre ce que ses parents n’ont pas pu lui expliquer. C’est sa façon de faire la paix avec le passé.