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Avez-vous une minute pour un vox pop?

Cynthia Noury retrace les conditions d’émergence du vox pop dans l’univers médiatique contemporain.

Série

Doc en poche

Par Pierre-Etienne Caza

26 octobre 2023 à 11 h 32

Cynthia Noury
(Ph.D. communication, 2023)

Les codes du vox pop sont simples: on aborde des personnes dans l’espace public afin de leur demander de répondre à une ou à des questions sur un thème donné. Fascinée par cette pratique, Cynthia Noury a souhaité en comprendre l’origine pour ensuite cerner ce qui se joue précisément lors de ces rencontres aléatoires. Qui mène les échanges? Avec quel objectif en tête? À quel(s) public(s) l’exercice est-il destiné? En consacrant sa thèse au vox pop, la chercheuse a découvert un phénomène loin d’être cantonné à la pratique journalistique auquel on l’identifie traditionnellement.

Cynthia Noury s’est initiée à la pratique du vox pop, parfois appelé micro-trottoir, lors de ses années comme chroniqueuse et journaliste à la télé et à la radio, une expérience en demi-teinte, analyse-t-elle avec le recul. «Dans un topo de deux minutes, on retient à peine 15 à 20 secondes de vox pop. La plupart du temps, il n’y a pas vraiment de place pour des réponses nuancées.»

À l’époque, la communicatrice se désolait, car ses rencontres étaient souvent beaucoup plus intéressantes que les clips retenus pour ses reportages. «Quand la caméra et le micro s’éteignaient, nous discutions d’une foule d’autres sujets et les personnes étaient beaucoup plus volubiles», raconte-t-elle. Ces expériences enrichissantes sur le plan humain, mais professionnellement frustrantes, sont devenues le moteur de ses recherches.

Décloisonner le vox pop

Après un séjour de travail à l’étranger, Cynthia Noury a amorcé à l’UQAM une maîtrise en communication/média expérimental, durant laquelle elle a réalisé un projet de vox pop radiophonique axé sur l’entièreté des rencontres, en éliminant totalement le montage. «Pendant 15 jours, à raison de quelques heures à la fois, je diffusais en direct sur le web mes rencontres avec les gens dans la rue, explique-t-elle. Je leur demandais quelles avaient été leurs rencontres marquantes. On pouvait tout entendre, autant les gens qui acceptaient de me répondre que ceux qui refusaient ou m’ignoraient. J’avais une seule question, mais la conversation pouvait s’étirer sur plusieurs minutes et bifurquer complètement. C’était un exercice de décloisonnement fascinant!»

L’histoire du vox pop

La chercheuse a poursuivi son exploration du phénomène au doctorat en s’intéressant cette fois aux conditions d’émergence et à l’histoire de la pratique du vox pop afin de mieux en comprendre les enjeux. «C’est à partir du milieu du 19e siècle qu’on note l’apparition des premières formes d’enquête dans les journaux et cette période correspond également avec les premières grandes enquêtes de terrain en sciences humaines et sociales», révèle-t-elle.

En 1849, par exemple, le journaliste Henry Mayhew a voulu documenter les conditions de vie des ouvriers dans les ports de Londres. «Il a fait quelque chose d’inédit pour l’époque: il est allé parler aux ouvriers plutôt qu’aux patrons! Ce n’était pas à proprement parler du vox pop comme on le conçoit de nos jours, car il posait ses questions aux ouvriers réunis dans une salle, mais le résultat ressemble tout à fait à un vox pop sous forme écrite.»

Vers 1860, on voit apparaître la formule questions-réponses dans les entrevues rapportées dans les journaux. «C’était complètement nouveau à l’époque et les gens étaient choqués d’être cités, raconte-t-elle. D’ailleurs, plusieurs affirmaient par la suite ne jamais avoir dit telle ou telle chose.»

«Ce n’est pas du tout la voix du peuple, mais plutôt la voix que des créateurs médiatiques construisent pour le public afin de servir leur narratif.»

C’est avec le développement de la radio, de la photographie et des magazines que la pratique du vox pop prend véritablement son envol. «J’ai trouvé des exemples de vox pop appelés ainsi à partir de 1930», rapporte Cynthia Noury. Aux États-Unis, par exemple, les artisans de l’émission radiophonique Vox Pop, en ondes de 1932 à 1948, ont été parmi les premiers à sortir les microphones filaires dans la rue, devant leur studio, pour poser des questions aux gens. «On abordait principalement des hommes blancs pour les questions dites sérieuses, tandis qu’on posait des questions ménagères aux femmes. Il est plutôt évident que la volonté des créateurs de l’émission était de forger une image particulière du public américain.»

Au fil de sa recherche, il est devenu clair que l’expression Vox populi vox Dei (la voix du peuple est la voix de Dieu), de laquelle le vox pop tire son nom, ne reflète pas tout à fait la réalité de l’exercice. «Ce n’est pas du tout la voix du peuple, mais plutôt la voix que des créateurs médiatiques construisent pour le public afin de servir leur narratif», analyse la spécialiste.

Vox pop journalistique, humoristique, artistique, éducatif…

Dans sa thèse, Cynthia Noury a documenté 80 exemples de pratiques de micro-trottoir, pour ensuite les regrouper en cinq grandes catégories: le vox pop journalistique, le vox pop humoristique ou de divertissement, le vox pop artistique, le vox pop éducatif ou social, et le vox pop (auto)promotionnel.

Si le vox pop journalistique est bien connu, tout comme le vox pop humoristique (merci Guy Nantel!), les trois autres «types» le sont moins.

Cynthia Noury évoque le travail d’artistes comme le photographe et blogueur américain Brandon Stanton, qui réalise des portraits de citoyens sur le site Humans of New York, et qui est suivi par 17 millions de personnes sur Facebook, ou Thoraya Maronesy, qui a sa chaîne YouTube mettant en vedette des inconnus qu’elle invite à s’asseoir et à discuter dans un parc. Elle est suivie par près de deux millions d’abonnés. «J’ai aussi relevé que plusieurs documentaires réutilisent des extraits d’anciens vox pop, par exemple pour illustrer ce que les gens pensaient à une autre époque de certains enjeux. C’est une utilisation artistique de la forme du vox pop», illustre-t-elle.

Le micro-trottoir éducatif et social est parfois utilisé par les magazines d’information, comme l’émission l’Indice McSween, au cours de laquelle un ado appelé «mini McSween» réalise des vox pop afin d’introduire certains segments. «Ce type de vox pop permet de rapprocher l’émission de son public tout en alimentant les explications subséquentes qui ont pour but d’éduquer les gens», souligne Cynthia Noury.

L’exemple ultime en la matière, selon elle, est l’émission The Street Speaks diffusée il y a quelques années sur MATv. «On y abordait des Montréalais et Montréalaises avec une série de questions sur des sujets sociaux et l’entièreté de l’émission était montée avec les segments de réponses pour créer une seule et même conversation. On y respectait les propos des gens, mais cela exigeait une tâche de montage colossale! C’est un de mes exemples favoris de ce que l’on peut faire avec un vox pop.»

Des vox pop pour vendre

Les publicités de la chaîne de restauration A&W utilisent depuis plusieurs années le vox pop pour vendre leurs hamburgers. C’est le vox pop promotionnel, que l’on retrouve également dans les publicités mettant en scène des vedettes ou des quidams quittant une salle de théâtre ou de cinéma en affirmant que la pièce/le film est fantastique.

Si ce type de vox pop est utilisé depuis longtemps, Cynthia Noury a été étonnée de constater la quantité de vox pop autopromotionnels sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire des vox pop réalisés dans le seul but de mousser la popularité de la personne qui les met en ligne.

«Sur Tik Tok, le mot clé #microtrottoir compte 7 milliards de visionnements et c’est seulement en français!»

Pour les créateurs et créatrices, ce type de vox pop est intéressant, car il ne coûte pas cher et il est facile à produire. «Si les gens interviewés partagent les contenus avec leurs proches, ça peut rapidement faire boule de neige», observe la chercheuse, qui déplore que plusieurs Tik Tokeurs soient des jeunes hommes qui veulent projeter une image de succès auprès des filles et qui construisent leur renommée là-dessus. La majorité de ces vox pop mettent en scène des blagues, des défis (souvent à caractère sexuel) ou de la séduction. «Parfois, les comportements montrés ne sont pas respectueux et se méritent tout de même des milliers, voire des millions de likes», analyse-t-elle. Le format est tellement populaire que «sur Tik Tok, le mot clé #microtrottoir compte 7 milliards de visionnements et c’est seulement en français!», illustre la chercheuse.

Un vox pop réciproque!

L’autre partie de la thèse de Cynthia Noury constituait une recherche-création. «C’est un récit de ma pratique du vox pop des 10 dernières années, en revisitant mon mémoire de maîtrise et en rendant compte d’un nouvel exercice dans lequel je souhaitais repousser les limites de la pratique», précise-t-elle.

Pour cet exercice, Cynthia Noury a ajouté une deuxième paire d’écouteurs et un deuxième microphone à son équipement afin que les personnes interviewées puissent à leur tour poser une question. Au final, elle a obtenu un fil de conversations avec une vingtaine de personnes. «Pour boucler la boucle, la dernière personne devait me poser une question. Ce n’était pas facile de devoir répondre. Ça m’a fait apprécier d’autant plus l’ouverture des personnes qui nous accordent leur confiance en acceptant de participer à un vox pop. On doit être respectueux et reconnaissant», conclut-elle.

Deux infographies pour les créateurs et créatrices de vox pop

La thèse de Cynthia Noury culmine sur une réflexion autour de la nécessité de réaliser des vox pop collaboratifs et responsables. «J’ai créé une infographie à l’intention des créateurs et créatrices de vox pop. Sans être prescriptives, ce sont les idées à garder à l’esprit pour que la pratique soit la plus responsable et respectueuse des différentes parties impliquées», dit-elle.

Tous les vox pop ont leur place dans le paysage, avec leurs qualités et leurs défauts, insiste la chercheuse. «Il faut les réaliser avec soin et prendre quelques minutes pour s’interroger sur ce que la pratique signifie pour nous», dit-elle.

Elle a aussi mis en ligne une infographie plus générale sur la pratique du vox pop.