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L’Ukraine dans l’œil de nos experts

Le conflit risque-t-il de se mondialiser? Les spécialistes de l’UQAM décortiquent les enjeux de la crise en temps réel.

Par Marie-Claude Bourdon

1 mars 2022 à 16 h 03

Mis à jour le 9 juin 2022 à 13 h 09

Le drapeau de l’Ukraine se superpose à la carte du pays.Image: DiscoverWithDima/Creative Commons

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes (et même avant), les spécialistes uqamiens sont quotidiennement sollicités pour commenter l’évolution de la situation dans cette région du monde. Jusqu’où Vladimir Poutine va-t-il aller? Dans La Presse du 25 février, Justin Massie, professeur au Département de science politique et chercheur à l’Institut d’études internationales de Montréal, fait partie des spécialistes en géopolitique interviewés sur les intentions du dictateur. Selon lui, Poutine ne veut pas intégrer l’Ukraine à la Russie, mais «cherche à contrôler le pays et entend pour y parvenir mettre en place un nouveau gouvernement acquis à ses intérêts».

Trois jours plus tôt, lors du déclenchement des hostilités, le 24 heures, à l’instar de bien d’autres médias, posait la question: «Assistons-nous au début d’une troisième guerre mondiale?» C’est Charles-Philippe David, fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, le plus connu des experts uqamiens dans le domaine, qui était appelé à se prononcer. 

Lui non plus ne croit pas à un étalement du conflit, à moins que Poutine ne s’attaque à un pays membre de l’OTAN. «Il y a une clause de défense mutuelle entre les membres de l’OTAN. C’est un pour tous et tous pour un. Pour que le conflit se repende ou s’envenime, il faudrait que la Russie s’attaque aux frontières de pays comme la Pologne, la Slovaquie, la République tchèque ou encore les pays baltes. Si un de ces pays était attaqué, ce serait différent», a expliqué le professeur.  

Le 24 février, dans le Journal de Québec, Charles-Philippe David expliquait qu’aux yeux de Poutine, «l’Ukraine est un pays menaçant et infiltré par les États-Unis, par l’OTAN. Un pays qui sort du giron de la Russie et donc c’est un pays qu’il doit reconquérir.» Selon lui, le dictateur russe «veut marquer l’Histoire, frapper un grand coup […] passer pour le Tsar des temps modernes, celui qui a refait la carte géopolitique»…

Risque nucléaire

La tension internationale est encore montée d’un cran le dimanche 27 février, quand Poutine a ordonné la mise en alerte des forces de dissuasion de l’armée russe, dont le volet nucléaire. À l’émission Tout un matin de Radio-Canada, le lendemain, Justin Massie était de nouveau appelé à commenter: «Il n’y a pas beaucoup de précédents. La dernière fois que les Russes ont élevé à ce niveau d’alerte leur force nucléaire, c’était en 1962, pendant la crise des missiles de Cuba», a-t-il rappelé.

Selon lui, il s’agit d’une menace à l’endroit des Ukrainiens visant à faire pencher la balance en faveur de la Russie dans les négociations qui ont débuté pour mettre fin au conflit. Car «la guerre ne va pas du tout comme Vladimir Poutine le souhaitait».

Mais aussi un message pour les Européens, les Américains et les Canadiens, qui ont beaucoup augmenté leur aide aux Ukrainiens, «de ne pas trop se mêler de ce conflit-là». 

La résistance du peuple ukrainien a pris le monde par surprise, mais l’armée russe, en proie à la désorganisation sur le terrain (on a vu des tanks manquer d’essence!), est aussi responsable de ses propres déboires, affirme Justin Massie. «Cela fait mal à Poutine, car son plan était de prendre Kiev dans les quatre premiers jours.»

On peut s’en réjouir, mais il n’en demeure pas moins qu’une escalade est à craindre. «Ça veut dire de frapper plus massivement les civils, les zones résidentielles.»

Quelle serait une voie de sortie qui permettrait à Poutine de sauver la face? Le changement de régime exigé par les Russes est hors de question face au courageux président Volodymyr Zolensky, qui refuse de fuir ou de déposer les armes. Parmi les autres concessions qui pourraient être faites aux Russes, selon Justin Massie : la «neutralisation» de l’Ukraine, un statut de non-membre de l’OTAN, ou une partition du territoire, ce qui s’avère, selon lui, de plus en plus probable considérant les prises que les Russes ont faites sur le terrain dans le sud du pays.

Ce que le spécialiste craint surtout, c’est une escalade conventionnelle avec des attaques sur les principales villes destinées à faire plier l’Ukraine. «Les Russes ont une capacité aérienne, de missiles, d’artillerie, de lance-roquettes, beaucoup plus grande que les Ukrainiens. Ils peuvent faire très mal aux Ukrainiens dans les prochains jours.»

C’est aussi ce que craint le professeur du Département d’histoire et spécialiste de la guerre Benjamin Deruelle. Si les cibles au début de l’agression étaient surtout stratégiques, visant à paralyser l’armée ukrainienne, les Russes ont commencé, depuis lundi, à pointer les civils, observe-t-il dans un article du Journal de Montréal publié le 1er mars. Selon lui, «le risque pour l’armée russe, c’est de s’enliser dans une guerre urbaine, avec des francs-tireurs qui sont armés et qui font beaucoup de dégâts».

Après une première ronde de négociations le 28 février, les représentants des deux pays ont convenu de se revoir. «Ce sont essentiellement les victoires et les défaites sur le terrain dans les prochains jours qui donneront des munitions aux deux pays pour négocier», note Benjamin Deruelle.

Soutien à l’Ukraine

Bien qu’une intervention directe des pays de l’OTAN soit exclue, le soutien à l’Ukraine s’est manifesté par des sanctions économiques de plus en plus dures contre la Russie, incluant son exclusion partielle du système bancaire international Swift. Les pays de l’OTAN, y compris le Canada, ont aussi envoyé de l’aide sous forme de matériel militaire. Afin de dissuader la Russie de franchir la ligne de l’OTAN, les Américains ont également déplacé des contingents totalisant plus de 10 000 nouveaux soldats en Europe. «Il faut être très ferme, très uni et passer des messages très clairs», disait Charles-Philippe David dans un article de La Presse publié le 27 février.

Un espoir? Sans explicitement condamner l’offensive, la Chine, alliée de la Russie, a signalé qu’«il faut respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays». Selon Charles-Philippe David, «c’est le seul pays avec un certain levier sur la Russie».

La population russe et la guerre

Un autre espoir réside peut-être dans la population russe elle-même. «En ce moment, la guerre en Ukraine n’est pas populaire en Russie. Non seulement il y a eu des manifestations dans plus de 50 villes, mais il y a aussi des pétitions», observait le même jour, dans un autre article de La Presse, le chargé de cours du Département de science politique Guillaume Sauvé. Une pétition contre la guerre a obtenu 800 000 signatures en deux jours.

La situation contraste avec celle qui prévalait en 2014, lors de l’annexion de la Crimée. À l’époque, l’immense majorité de la population était en faveur de l’opération. Pour les Russes, l’Ukraine revêt une signification particulière, croit Guillaume Sauvé : « C’est un pays dont ils sont très proches. Une grande proportion de la population a de la famille en Ukraine. Des familles se trouvent des deux côtés du front », a-t-il dit à La Presse.

La répression contre les manifestants est brutale et les manifestations pourraient s’essouffler, mais il n’en demeure pas moins que l’opposition de la rue affaiblit le régime de Poutine, affirme le chargé de cours.

Plusieurs autres chercheurs de la Chaire Raoul-Dandurand ont contribué à l’analyse de la crise dans les médias. Le 24 février, Julien Toureille s’est prononcé sur le leadership de Joe Biden, «tout à fait apte à tenir tête à Vladimir Poutine», a-t-il dit dans un article publié sur le site Radio-Canada Info. Le même jour, Rafael Jacob, signait un texte dans L’actualité sur Les options américaines en Ukraine, où il évoquait la possibilité pour les États-Unis d’appuyer et de financer une insurrection contre le pouvoir russe, advenant que celui-ci se lance dans une occupation à long terme du territoire ukrainien. Le 25 février, Julie-Pier Nadeau, candidate au doctorat en science politique et chercheuse en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis, a été interviewée par Radio-Canada sur les sanctions économiques contre la Russie.

Guerre de l’information

Du côté de l’École des médias, le professeur Patrick White a commenté la guerre de l’information qui se déroule en parallèle aux opérations sur le terrain. «Il y a littéralement des usines à fausses nouvelles en Russie, c’est donc extrêmement difficile d’y avoir de l’information fiable», disait-il le 28 février à un journaliste du Journal de Québec.  

À propos du bannissement des ondes canadiennes de la chaîne de télévision RT (auparavant Russia Today), qui diffuse la propagande du Kremlin sur l’invasion en Ukraine, le professeur de journalisme affirmait la veille dans un article publié sur le site de Radio-Canada que cela ne changerait pas grand-chose puisque la chaîne a un faible auditoire. Selon lui, le véritable problème se trouve plutôt du côté de la production internet de RT. «L’enjeu, a-t-il souligné, c’est la désinformation extrêmement massive produite par RT un peu partout dans le monde pour déstabiliser des élections, par exemple. L’automne dernier, en Allemagne, le média qui a eu le plus de portée et d’impact [sur Facebook] durant toute la campagne, c’est RT. Et ça, c’est absolument anormal.»

Dans Le Devoir du 25 février, son collègue Jean-Hugues Roy était interviewé sur le même sujet. Lui aussi constate que RT ne jouit pas d’une grande popularité au Canada, où ceux qui pourraient être intéressés par RT préfèrent se brancher sur Fox News. «Honnêtement, quand j’entends des commentateurs de Fox News parler de la Russie, je me dis que les Russes n’ont pas besoin de RT et de Sputnik pour faire leur propagande», a mentionné le professeur.

À l’ESG, le professeur au Département de management de l’ESG UQAM et directeur général de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, François Audet, a donné à Radio-Canada une entrevue sur les Ukrainiens qui fuient leur pays. Quant au professeur du Département d’histoire et spécialiste de la géopolitique du sport, Jean Lévesque, il a été appelé par Radio-Canada Sports à donner son avis sur la probabilité que des championnats sportifs se tiennent en Russie alors que l’agression de l’Ukraine se poursuit toujours.

Les contributions des experts uqamiens qu’on a pu lire ou entendre dans les médias au cours de la dernière semaine sont beaucoup plus nombreuses que celles qui sont référencées dans cet article. On peut consulter la page Nos experts dans les médias de la Salle de presse pour une liste plus exhaustive. On peut aussi obtenir la liste des experts uqamiens sur l’invasion russe.

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