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Table ronde sur la Coupe du monde de football

À l’invitation de la Chaire Raoul-Dandurand, quatre panélistes analysent la géopolitique de la grand-messe du football mondial.

Par Pierre-Etienne Caza

18 novembre 2022 à 16 h 11

Mis à jour le 24 novembre 2022 à 11 h 10

À quelques jours du premier match de la Coupe du monde de football, l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand organisait, le 17 novembre, une table ronde intitulée «La Coupe du monde de football au Qatar: chronique d’un échec annoncé?». L’événement réunissait le chef d’antenne à Noovo et journaliste sportif Meeker Guerrier (C. animation culturelle, 2005), la doctorante en science politique, chercheuse à l’Observatoire de géopolitique et ancienne athlète de haut niveau Maélys Druilhe, le professeur émérite de l’Université de Sherbrooke et directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord Sami Aoun, et le professeur du Département d’études urbaines et touristiques Mohamed Reda Khomsi, spécialiste en économie du sport.

Cette table ronde était animée par le professeur du Département de géographie et titulaire intérimaire de la Chaire Raoul-Dandurand Yann Roche, spécialiste de la géopolitique du sport.

Le plus petit des États arabes

Le Qatar se sert de la Coupe du monde pour promouvoir son soft power sur l’échiquier régional et international, souligne d’emblée Sami Aoun. «Il s’agit du plus petit des États arabes, situé entre le golfe Persique et l’Arabie Saoudite, rappelle le professeur émérite. C’est un pays d’un peu moins de 3 millions d’habitants, mais les Qataris de souche ne sont qu’environ 300 000.» Cinquième exportateur de gaz naturel et premier exportateur de gaz naturel liquéfié au monde, le Qatar présente un revenu par habitant parmi les plus élevés de la planète.

À l’instar de l’Arabie Saoudite, le Qatar a adopté officiellement l’islam d’obédience wahhabite, une doctrine fondamentaliste qui coupe court avec les acquis de la modernité, mais le pays a opéré au cours des dernières années un glissement vers l’idéologie des Frères musulmans, plus ouverte à la possibilité de moderniser l’Islam, observe Sami Aoun. «Le Qatar essaie de naviguer et de survivre dans les turbulences moyen-orientales, entre le grand frère et voisin immédiat qu’est l’Arabie Saoudite, l’Iran, située sur l’autre rive du golfe Persique, et les Émirats arabes unis, qui ne partagent pas les vues des Frères musulmans», analyse le spécialiste.

En plus de gérer son statut au Moyen-Orient, le Qatar tente, depuis quelques années, de se faire une place sur la scène internationale en se servant du sport. «Les Qataris affirment qu’il est plus intéressant d’être membre du Comité international olympique (CIO) que d’avoir un siège aux Nations Unies, souligne Sami Aoun. Le Qatar pratique la diplomatie du chéquier, c’est un pays qui a les moyens de ses ambitions, comme on l’a vu avec l’achat du Paris Saint-Germain Football Club. Mais cette visibilité attire également les critiques. On l’accuse, entre autres, de financer des mosquées et des activistes dans les pays occidentaux.»

Sport et politique

Selon plusieurs rapports d’ONG spécialisées dans les droits de la personne, la construction des sept stades nécessaires à la tenue de la Coupe du monde aurait coûté la vie à des milliers de travailleurs, pour la plupart immigrés. En outre, ces grands stades climatisés constituent aux yeux de beaucoup un non-sens dans un contexte de lutte contre les changements climatiques.

Comment réagissent les Qataris aux critiques qui proviennent du monde occidental en lien avec les droits des travailleurs, les droits de la personne et les enjeux environnementaux?, demande Yann Roche aux panélistes. «Ce qui les agace le plus, c’est l’intensité des critiques et leur hypocrisie, puisque tous ces enjeux étaient connus au moment où le pays s’est vu attribuer cette Coupe du monde en 2010, il y a 12 ans de cela», note Mohamed Reda Khomsi.

Selon Sami Aoun, les controverses qui naissent dans les mois précédents les Jeux olympiques ou la Coupe du monde relèvent du débat journalistique. «Dans le milieu, tout le monde sait que les décisions menant à l’attribution de ces grands événements sportifs sont teintées de politique et menées par l’argent, souligne-t-il. Cela n’empêchera pas les fans d’assister aux matchs.»

Sport et politique sont-ils à ce point indissociables?, demande Yann Roche à Meeker Guerrier. «Comme disait Jean-Luc Brassard lors d’une table ronde sur les Jeux olympiques plus tôt cette année, le sport est de la politique. C’est un moyen pour les pays de se confronter les uns aux autres sans se taper dessus et cela génère une immense fierté patriotique», note le journaliste.

Les athlètes dans une position inconfortable

Si sport et politique sont indissociables, doit-on demander aux athlètes de se positionner par rapport aux droits humains, aux droits des travailleurs ou à l’empreinte carbone de la Coupe du monde? «Les sportifs sont des ambassadeurs de leur pays et ce n’est pas évident pour eux de prendre position, affirme Maélys Druilhe. Leur travail est de performer et ils ne sont pas responsables de l’attribution de la Coupe du monde au Qatar. Leur demander de boycotter cet événement, alors qu’ils ont fait des sacrifices depuis des années pour représenter leur équipe, constitue une position hypocrite. Cela dit, l’équipe australienne a dénoncé le non-respect des droits humains au Qatar. Des joueurs danois porteront à l’entraînement des maillots noirs en hommage aux ouvrier décédés sur les chantiers et certaines équipes européennes ont annoncé qu’elles allaient arborer des brassards arc-en-ciel en soutien à la communauté LGBTQ+.» [NDLR: la FIFA a annoncé le 21 novembre qu’elle sanctionnera les joueurs qui porteront de tels brassards.]

La doctorante estime que ce sont aux équipes et aux fédérations nationales à mettre de la pression sur la Fédération internationale de football association (FIFA), comme l’a fait Amnistie internationale en demandant que l’on aide les familles des travailleurs migrants décédés sur les chantiers de construction.

Certains athlètes réussissent tout de même à prendre position avec brio, comme ce fut le cas de la joueuse de soccer américaine Megan Rapinoe, qui milite pour les droits LGBTQ+ et plusieurs autres causes, et qui avait refusé d’aller rencontrer le président Trump après la victoire de son équipe à la Coupe du monde en 2019, rappelle Maélys Druilhe. «Megan Rapinoe s’en est bien tirée, elle a poursuivi sa carrière, mais ce n’est pas le cas de Colin Kaepernick, ce joueur de football américain qui a pris position contre la violence policière envers les Noirs et qui n’a plus jamais joué au football, fait remarquer Meeker Guerrier. Or, une carrière sportive, c’est très court, cela dépasse rarement cinq ans en moyenne. Peut-on vraiment reprocher à des jeunes dans la vingtaine dont le travail est de performer de ne pas être conscientisés ou politisés et de ne pas prendre position alors qu’ils risquent d’en subir des préjudices par la suite?»

L’empreinte carbone de la Coupe du monde

Pendant que les dirigeants du monde sont en Égypte pour la COP27, où le fossé entre les pays du Nord et ceux du Sud alimente à nouveau les tensions, les premiers refusant de reconnaître leurs torts à propos du réchauffement climatique et refusant de surcroît aux seconds le droit de se développer comme ils l’entendent, il semble injuste de reprocher au Qatar de tenir la Coupe du monde sous prétexte des effets écologiques néfastes de la construction et de la climatisation des stades, notent les panélistes. «Pratiquement tout l’Est de Montréal s’est développé grâce à la tenue de l’Expo 67 et des Jeux de 1976, rappelle Mohamed Reda Khomsi. C’est la même chose en France ou en Angleterre, où on a utilisé la Coupe de Monde (1998) et les Jeux olympiques (2012) afin de revaloriser certains quartiers. Depuis plus d’un demi-siècle, les grands événement sportifs ont servi de prétexte pour le développement des espaces urbains en Occident. Et on signifie au Qatar qu’il ne peut pas se prévaloir du même modèle? C’est un cas flagrant de deux poids, deux mesures.»

Il ne faudrait pas non plus oublier que peu de villes occidentales lèvent désormais la main pour organiser ces méga-événements que sont les Jeux olympiques et la Coupe du monde, observent les panélistes. «Je crois qu’il faut être sensible à ces nouveaux territoires de l’événementiel, comme je les appelle, qui veulent bénéficier à leur tour de ce type de développement», affirme Mohamed Reda Khomsi.

Les mêmes critiques ressortiront-elles lors de la prochaine Coupe du monde, en 2026, qui doit être disputée aux États-Unis, au Canada et au Mexique? «Vous imaginez l’empreinte carbone pour tous les déplacements qui seront nécessaires afin de disputer des matchs dans trois pays différents?», souligne Yann Roche.

Peut-on réellement organiser ce type d’événement dans une optique de développement durable? «Les critères de durabilité font partie des exigences de la FIFA. Le Qatar, ne l’oublions pas, promet un événement carboneutre!», dit en riant Mohamed Reda Khomsi. «Ce sera un événement carboneutre, car on mise sur une compensation carbone en finançant d’autres projets bons pour l’environnement. Mais qui ira vérifier si ces investissements ont réellement eu lieu ou ont réellement débouché sur des bienfaits en matière environnementale?», s’interroge Maélys Druilhe.

Boycott ou pas?

Fallait-il organiser la Coupe du monde au Qatar? «Non, répond Meeker Guerrier, mais la FIFA est la FIFA, avec son lot d’enveloppes brunes et ce n’est pas près de changer…» Le journaliste ne considère toutefois pas le boycott comme une solution. «Je dois partir pour le Qatar dans quelques jours. J’ai beaucoup hésité, mais j’estime qu’il faut aller voir ce qui s’y passe pour en rendre compte», dit-il.

Mohamed Reda Khomsi partage cet avis. «Je crois que le fait de parler de tout ça est positif et que certaines critiques ont permis de faire bouger des choses, notamment au niveau du salaire minimum et des lois du travail», souligne-t-il.

Comme en Russie en 2014, l’épineuse question du traitement de la communauté LGBTQ+ par le gouvernement qatari a alimenté la controverse au cours des derniers mois. «On observe, en effet, un choc des valeurs entre l’Occident et les pays du Moyen-Orient et de l’Asie, notamment en ce qui concerne l’homosexualité et le mariage gai, constate Sami Aoun. Je crois qu’il faut reconnaître que les valeurs occidentales ne sont pas universelles et qu’à trop vouloir insister là-dessus, on obtient l’effet inverse.»

Le gouvernement qatari a annoncé que les étrangers ne seraient pas inquiétés, mais plusieurs médias rapportent que les locaux seront surveillés de près lors de ces semaines durant lesquelles ils seront en contact rapproché avec les spectateurs occidentaux.

Lors de la période de questions, une spectatrice a résumé de belle façon l’ensemble de la discussion. «Si les valeurs occidentales sont à ce point fondamentales, pourquoi les pays occidentaux ont-ils accepté que la Coupe du monde soit attribuée au Qatar? Pourquoi y participent-ils? Nos valeurs fondamentales ne sont peut-être pas si fondamentales que cela finalement», déplore-t-elle.

«Le divertissement sportif constitue le dénominateur commun de cette Coupe du monde, mais on doit effectivement constater qu’il est difficile pour les gouvernements occidentaux de trouver un équilibre entre leurs valeurs et leur politique étrangère», conclut Sami Aoun.

On peut revoir cette table ronde sur YouTube ou l’écouter en version balado.

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