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Prévenir le racisme anti-noir

Une recherche partenariale documentera les manifestations du racisme dans des écoles primaires.

Par Claude Gauvreau

15 juin 2022 à 13 h 10

Mis à jour le 17 juin 2022 à 13 h 52

Pour la première fois au Québec, une équipe de recherche interuniversitaire enquêtera sur les formes que peut revêtir le racisme anti-noir dans des écoles primaires francophones et anglophones. Dirigé par la professeure du Département d’éducation et formation spécialisées Gina Lafortune, ce projet de recherche-action est mené en partenariat avec 10 organismes scolaires et communautaires. La professeure a obtenu une importante subvention de 335 000 dollars du CRSH, dans le cadre du nouveau programme «Initiative sur la race, le genre et la diversité». Le projet bénéficie également d’un financement de 108 000 dollars de l’Observatoire des communautés noires du Québec, l’un des partenaires de la recherche.

«D’une durée de trois ans, le projet consiste à documenter les dynamiques de racisme au préscolaire-primaire afin de prévenir leurs effets délétères sur le bien-être des élèves noirs et, à plus long terme, sur leur parcours scolaire et social», explique Gina Lafortune.

La recherche poursuit trois objectifs spécifiques: identifier les manifestations de racisme à partir des expériences vécues par les élèves, documenter les stratégies et ressources mobilisées par les familles des enfants et les membres du personnel scolaire pour y faire face et soutenir leur capacité d’agir sur leur environnement.

«Il faut sortir du déni et cesser de concevoir le milieu scolaire comme un monde à l’abri des rapports de pouvoir et des inégalités.»

Gina Lafortune

Professeure au Département d’éducation et formation spécialisées

Des membres du personnel scolaire jugent que le racisme est inexistant au préscolaire-primaire ou tendent à considérer les incidents pouvant lui être associés comme inoffensifs ou anodins. «Il faut sortir du déni et cesser de concevoir le milieu scolaire comme un monde à l’abri des rapports de pouvoir et des inégalités, estime la professeure. Le racisme est un sujet sensible et certains enseignants n’osent pas l’aborder ouvertement, par crainte d’ouvrir une boîte de pandore, ou se disent peu outillés pour en discuter. Notre recherche permettra de développer une réflexion autour de ces questions et de soutenir les enseignants dans leurs interventions.»

Le projet s’inscrit dans une perspective théorique qui insiste sur la spécificité du racisme anti-noir. Pour les auteurs de ce courant de pensée critique, le racisme à l’égard des Noirs possède des racines historiques et prend des formes qui lui sont propres, souligne Gina Lafortune. Un racisme qui relègue les membres de la communauté noire au niveau le plus bas de la hiérarchie sociale et perçoit leurs rapports avec les Blancs comme antagoniques.

Des mécanismes de marginalisation et d’exclusion

Des recherches menées aux États-Unis, mais aussi en Europe et au Canada anglais, montrent que le racisme vécu par les jeunes Noirs à l’école et les inégalités scolaires qui y sont associées sont perceptibles dès le préscolaire-primaire. «Selon ces études, des mécanismes de marginalisation et d’exclusion apparaissent très tôt», indique la professeure. Aux États-Unis, par exemple, les élèves noirs connaissent un taux d’échec plus élevé et sont par conséquent orientés vers des classes spéciales destinées aux jeunes ayant des troubles de comportement, d’adaptation et d’apprentissage, ce qui a des incidences majeures sur la suite de leur parcours scolaire. «On constate, par ailleurs, que des enseignants ont tendance à sous-estimer leurs compétences, à leur apporter un moins grand soutien et à entretenir des rapports plus tendus, voire conflictuels avec eux.»

«Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les enfants prennent rapidement conscience des différences, que celles-ci relèvent de l’appartenance à une minorité racisée ou de genre.»

Ces mêmes études rapportent que les enfants noirs font l’objet, de la part de leurs petits camarades, d’insultes à caractère raciste, de dénigrement et même de violences physiques en raison de la couleur de leur peau«Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les enfants prennent rapidement conscience des différences, que celles-ci relèvent de l’appartenance à une minorité racisée ou de genre, affirme Gina Lafortune. Ils sont sensibles à ce qu’ils voient et entendent autour d’eux, notamment aux discours et aux comportements des adultes.»

Enfin, les écoles primaires publiques fréquentées par une forte proportion d’élèves noirs et d’élèves issus d’autres minorités sont davantage sous-financées et en manque de ressources que d’autres écoles, ce qui traduit, selon la chercheuse, une forme de racisme systémique.

Dans quelle mesure peut-on s’inspirer de résultats de recherches qui ont été réalisées dans d’autres contextes sociaux et culturels, comme celui des États-Unis? «Au Québec, les rapports historiques entre la majorité blanche et les minorités noires sont évidemment différents, de même que les modèles migratoires et les politiques éducatives, reconnaît la professeure. Notre recherche permettra d’examiner si des phénomènes observés ailleurs se produisent ici, tout en tenant compte des caractéristiques propres au contexte québécois.»

Au Québec et ailleurs au Canada, des dynamiques liées au racisme en milieu scolaire ont déjà été documentées, mais essentiellement au secondaire. «À ce niveau, les élèves noirs ont dans l’ensemble un cheminement scolaire plus difficile que leurs pairs, observe Gina Lafortune. Comme aux États-Unis, ils sont sur-représentés parmi les élèves en difficulté d’adaptation et d’apprentissage, ont un taux de diplomation moins élevé, perçoivent leur environnement scolaire de manière moins positive que les autres élèves et accèdent plus difficilement aux études postsecondaires.»

Immersion et observation

Le terrain d’enquête de l’équipe de recherche sera d’abord constitué de trois écoles primaires francophones situées sur les territoires des Centres de services scolaires Marguerite-Bourgeoys, à Montréal, de la Pointe-de-l’Ȋle et des Grandes-Seigneuries, en Montérégie, ainsi que de deux écoles anglophones. Il s’agit d’établissements où la présence d’élèves noirs provenant de divers milieux socio-économiques est particulièrement significative. L’équipe de recherche vise également à joindre d’autres Centres de services scolaires du Québec qui souhaiteraient participer au projet (Laval, Rive-Sud, Laurentides…).

«L’objectif ultime est de mobiliser les milieux scolaires, les familles et les enfants en vue de transformer les pratiques susceptibles de perpétuer les dynamiques de racisme et les inégalités qui en résultent.» 

«Nous adopterons une approche fondée sur l’immersion et l’observation non participante en classe, afin de documenter le déroulement des activités d’enseignement et d’apprentissage, l’expérience des enfants au quotidien, leurs relations avec leurs pairs, leur enseignant et les autres membres du personnel scolaire», précise la chercheuse.

Le travail d’observation sera complété par des entretiens individuels et de groupe avec les enfants, leurs parents, les enseignants et autres professionnels. «Avec les enfants, nous mettrons l’accent sur les activités ludiques et créatives, davantage adaptées à leur étape de développement, note Gina Lafortune. Il s’agit d’imaginer des histoires avec des personnages– des marionnettes, par exemple –, de les mettre en scène afin que les enfants puissent se projeter dans le récit et réagir à certaines situations évoquant l’injustice, l’exclusion, la discrimination ou l’intimidation.»

Les entretiens avec les parents seront structurés autour des expériences vécues par leur enfant à l’école et de ce qui aura été observé en classe. La même approche sera utilisée avec les enseignants. «Nous voulons discuter avec eux des meilleures stratégies et interventions à adopter ainsi que des ressources dont ils disposent pour prévenir et contrer toute forme de racisme.»

Gina Lafortune bénéficie de l’appui du ministère de l’Éducation, des commissions et centres de services scolaires concernés, et des directions d’école. Un comité partenarial, où siègent des représentants de tous ces acteurs, participera aux différentes étapes du projet et sera impliqué dans la mobilisation des connaissances issues de la recherche. Un comité citoyen aviseur sera également formé. Le projet répond enfin à des besoins exprimés par des organismes communautaires qui souhaitent mieux comprendre la réalité du racisme anti-noir à l’école afin d’intervenir tôt pour en prévenir les impacts.

«L’objectif ultime est de mobiliser les milieux scolaires, les familles et les enfants en vue de transformer les pratiques susceptibles de perpétuer les dynamiques de racisme et les inégalités qui en résultent, souligne la professeure. La richesse des données collectées et leur analyse devraient contribuer à l’avancement des connaissances.»

 

Les partenaires de la recherche

Association de la communauté noire de Côte-des-Neiges

Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys

Centre de services scolaires de la Pointe-de-l’Ȋle

Centre de services scolaires des Grandes-Seigneuries

Conseil des éducateurs noirs du Québec

École primaire Cedarcrest

Centre multiculturel de ressources de LaSalle

Le Rebond-Basket Laval

Ministère de l’Éducation du Québec

Observatoire des communautés noires du Québec

Co-chercheuses et chercheurs

Geneviève Audet, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées

Caroline Beauregard, professeure à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue

Alicia Boatswain-Kyte, professeure à l’Université McGill

Josée Charrette, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées

Philip Howard, professeur à l’Université McGill

Fasal Kanouté, professeure à l’Université de Montréal

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