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Des pionnières de l’entrepreneuriat culturel

Geneviève Lafleur fait découvrir l’apport des femmes à l’essor des arts visuels dans le Québec des années 1950.

Série

Doc en poche

Par Claude Gauvreau

28 février 2022 à 10 h 02

Mis à jour le 9 juin 2022 à 13 h 09

Série Doc en poche
Armés de leur doctorat, les diplômés de l’UQAM sont des vecteurs de changement dans leur domaine respectif.

Geneviève Lafleur (Ph.D. histoire de l’art, 2020)

Titre de sa thèse: «Le rôle des entrepreneures culturelles dans le développement des arts visuels au Québec (1949-1960) »

Direction de recherche: Thérèse St-Gelais, professeure au Département d’histoire de l’art, et Yolande Cohen, professeure au Département d’histoire

C’est pour combler la quasi-absence d’études sur le sujet que Geneviève Lafleur a entrepris une recherche doctorale sur les femmes fondatrices d’entreprises de diffusion des arts visuels dans le Québec des années 1950. «Depuis que j’ai réalisé ma thèse, des étudiantes m’écrivent régulièrement pour me demander si elles peuvent citer ma recherche dans le cadre de leurs travaux», raconte la diplômée.

L’intérêt de Geneviève Lafleur pour ces pionnières de l’entrepreneuriat culturel est né au moment où elle était étudiante au bac en histoire de l’art. «Dans un cours consacré à l’art de cette époque, le professeur avait mentionné que les femmes avaient joué un rôle clé, mais peu documenté, pour faire connaître l’art moderne québécois. J’avais alors noté dans mon cahier: “sujet de recherche”.»

Animatrices de la vie artistique

Dans sa thèse, la diplômée met en lumière les contributions des femmes à l’animation de la vie artistique durant les années 1950 ainsi que les facteurs ayant conduit à leur invisibilité en histoire de l’art. Sa recherche s’intéresse plus spécifiquement aux réalisations de cinq femmes entrepreneures: Pauline Rochon, Agnès Lefort, Suzanne Guité, Eugenie Sharp Lee et Denyse Delrue.

«Pauline Rochon est la première femme au Québec à avoir fondé un centre d’art, en 1949, rappelle Geneviève Lafleur. Situé à Saint-Adèle, le centre était à la fois un lieu d’exposition et d’activités artistiques ouvert à un large public. Il a permis de favoriser la création artistique amateure et de sensibiliser la région aux esthétiques modernes et à la vie culturelle.»

L’artiste Agnès Lefort, pour sa part, a créé à Montréal sa propre galerie d’art où elle exposait ses œuvres et celles d’autres artistes canadiens. «Cette galerie était la première au Québec à présenter des œuvres modernes, considérées à l’époque comme avant-gardistes», note la diplômée.

Autre exemple, l’artiste Suzanne Guité a fondé avec son mari Alberto Tommi, artiste lui aussi, le Centre d’art de Percé, en Gaspésie. «Véritable lieu d’animation culturelle, le centre proposait, entre autres, des cours de peinture, de sculpture et de joaillerie aux adultes et aux enfants.»

À cette époque, poursuit la doctorante, les journaux reconnaissaient l’apport de ces femmes, tout en le dévaluant. «Les médias avaient tendance à confiner les femmes entrepreneures dans les rôles féminins traditionnels, ceux reliés au care, à la protection des jeunes artistes, au travail communautaire et éducatif.»

Les femmes ont contribué à favoriser l’essor des galeries d’art et des centres d’animation et de diffusion culturelles non seulement au Québec, mais aussi aux États-Unis et en France, note Geneviève Lafleur. «Au Québec, la période des années 1950 est marquée par une création artistique foisonnante, alimentée par l’École du meuble et autres écoles de beaux-arts. Mais les artistes n’étaient pas toujours soutenus adéquatement par les instances gouvernementales et les institutions muséales, alors peu nombreuses, d’où l’importance des galeries et centres d’art qui offraient des espaces de diffusion de leurs œuvres.» Leurs animatrices ont ainsi contribué à améliorer l’offre culturelle dans leur région respective, tout en sensibilisant les publics et l’État à la situation précaire des artistes professionnels, observe la diplômée.

Dans la mise sur pied et la gestion des organismes culturels, les femmes ont rencontré divers obstacles. «Certaines d’entre elles obtenaient difficilement un soutien financier non seulement parce que les programmes de subvention étaient peu nombreux, mais aussi parce qu’on ne prenait pas au sérieux les femmes gestionnaires, relève Geneviève Lafleur. Heureusement, le milieu de l’art a fait preuve d’ouverture et permis à ces femmes d’exercer un tel rôle.»

Les femmes entrepreneures ont participé à un élargissement des frontières de l’art et de la notion de culture en contestant les hiérarchies du milieu de l’art, en reconnaissant la valeur esthétique des pratiques créatives amateures et en permettant à des publics diversifiés de jouer un rôle actif en tant que producteurs de culture. «Elles ont développé des stratégies relevant de préoccupations qui seront celles de l’État québécois dans les décennies 60 et 70, indique la diplômée. Elles ont facilité, notamment, la reconnaissance de la légitimité des pratiques associées à l’artisanat et aux arts décoratifs, lesquelles prendront de l’ampleur par la suite.»

La recherche de Geneviève Lafleur s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur les objets d’étude de l’histoire de l’art et la construction des savoirs. «Les historiens de l’art ont négligé l’apport des femmes entrepreneures culturelles, percevant leurs réalisations comme peu prestigieuses et périphériques aux pratiques artistiques professionnelles.»

Possédant également une formation en graphisme, la diplômée est aujourd’hui chargée de création graphique chez Agence communautaire, dont la mission est d’offrir à des OBNL un soutien dans la conception et le développement d’outils de promotion et de communication. Parallèlement à cet emploi, elle souhaite poursuivre de manière indépendante son travail de chercheuse.

«J’ai présenté récemment les résultats de ma recherche doctorale à un colloque de la Canadian Women Artists History Initiative et je compte publier ma thèse dans un avenir rapproché», dit Geneviève Lafleur. D’ici là, elle publiera un condensé de sa recherche dans un numéro thématique de la revue Le Carnet. Histoires de l’art au Québec, intitulé «Femmes, institutions, espaces publics», à paraître l’automne prochain. Ce numéro est dirigé par des membres du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ).

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