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La ville analogique comme projet

Dans un essai bien tourné, Guillaume Ethier propose de repenser la ville afin de faire contrepoids à nos vies numériques effrénées.

Par Pierre-Etienne Caza

14 juin 2022 à 8 h 24

Le professeur du Département d’études urbaines et touristiques de l’ESG UQAM Guillaume Ethier fait paraître ces jours-ci La ville analogique: repenser l’urbanité à l’ère numérique (Atelier 10). Dans cet essai, il réfléchit aux façons de (re)faire de la ville (du quartier, du village) un lieu de sociabilité et de rencontres permettant de ralentir, de se déconnecter et de pallier les manques inhérents à la cité numérique que nous habitons toutes et tous en parallèle.

Guillaume Ethier témoigne de son impression de n’avoir jamais donné son accord éclairé pour qu’un téléphone dit «intelligent» bouleverse sa vie, nos vies, à ce point. «Jamais je n’aurais pensé, en me laissant tenter une première fois par un téléphone intelligent, qu’en l’espace de quelques années, j’allais préférer consulter l’appareil au creux de ma paume plutôt que d’intercepter des passant.e.s pour retrouver mon chemin; qu’on pourrait me retracer, à tout moment, depuis l’espace; que les cafés allaient se transformer progressivement en tombeaux à internautes; que la cyberdépendance deviendrait un fléau de société; et qu’en écoutant aux murs des forums sociaux en ligne, les GAFAM allaient constituer la plus grande base de données client de l’histoire.»

Il n’y aura pas de retour en arrière et cet essai n’est pas nostalgique, affirme toutefois l’auteur, sociologue et spécialiste des théories de la ville et des rapports espaces-société. «Comme tout le monde, j’ai été happé par l’hyperconnectivité, et le phénomène s’est accéléré au cours des deux dernières années, mais en écoutant les débats sur les défauts du numérique, j’ai constaté que les solutions que l’on propose sont toujours technologiques et reposent uniquement sur les épaules des individus. On leur conseille de déposer leur téléphone intelligent, de faire des détox numériques. Pourquoi n’y aurait-il pas des solutions collectives?»

Tous ces écueils de la nouvelle réalité numérique ont affecté la façon de penser la ville, les villes, souligne Guillaume Ethier. La ville intelligente dont on entend parler depuis quelques années, avec des capteurs et des caméras partout, visant la performance et l’efficience à tout prix, ne sera d’aucune utilité pour les besoins de déconnexion numérique et de reconnexion humaine des gens, analyse le chercheur.

«J’avais l’impression, en somme, qu’il manquait un second pilier à la sociabilité numérique qu’on s’empressait de mettre sur pied, qu’on s’était lancé.e dans cette aventure sans se soucier de réserver simultanément d’autres lieux, tangibles, ceux-là, où l’on pourrait se déconnecter au besoin ou établir des liens d’une nature différente avec nos semblables, comme s’il n’y avait rien au-delà des remparts de la cité numérique qui venait d’être construite.»

Lente, tangible, intime et imparfaite

La ville analogique dont Guillaume Ethier tente d’esquisser les contours est donc une invitation à la rencontre de nos semblables. «Sur les réseaux sociaux, on ne croise que de gens aux profils socioculturels semblables au nôtre, observe-t-il. Or, quand on expérimente la ville dans toute sa richesse, on se frotte à la différence des statuts, des cultures et des opinions. C’est enrichissant de côtoyer des gens qui ne pensent pas comme soi!»

Cet essai n’est pas un livre de solutions, prévient son auteur, qui articule son propos autour de pistes de réflexions «pointant vers une ville analogique qui serait tout à la fois lente, tangible, intime et imparfaite.» Il nous présente trois types de «projets» urbanistiques: des lieux de sociabilité qui méritent d’être revalorisés, comme les cafés; des lieux à réinventer, en s’inspirant notamment du placemaking, qui revitalise certaines artères, places publiques, cœurs de quartier et autres ruelles; et des lieux qui sont carrément à inventer. «Il faut des endroits où l’on pourrait se rencontrer tout en étant déconnecté, dit-il. J’appelle ces lieux des relais, à l’image de ceux que l’on retrouve le long des autoroutes ou en montagne lorsqu’on y fait de la randonnée.»

Créateur en 2020 du balado Cadre bâti, Guillaume Ethier collabore actuellement aux réflexions entourant les espaces publics de Montréal en vue d’alimenter le prochain plan d’urbanisme de la Ville. «J’insiste sur l’importance d’autoriser et de valoriser l’informalité. Il faut pouvoir organiser un événement dans un parc ou sur un terrain vacant sans obtenir des dizaines d’autorisations au préalable, car ce sont ces types d’initiatives qui suscitent des rencontres entre les personnes habitant un même quartier», illustre-t-il en citant l’exemple du Champ des Possibles, situé dans le quartier du Mile End.

Le professeur invite tous ceux et celles qui souhaitent discuter des enjeux soulevés par son essai à l’Espace Ville Autrement, le 22 juin prochain, à 18 h, dans le cadre d’une rencontre organisée par Atelier 10. On peut s’y inscrire ici.

La ville analogique est le 21e ouvrage de la collection Documents, dont l’UQAM est partenaire associé, qui regroupe de courts essais portant sur les enjeux sociaux, culturels et individuels de notre époque, écrits à chaud, dans l’urgence de dire les choses.

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