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L’industrie musicale, un milieu difficile pour les femmes

Plus de la moitié doivent travailler dans un secteur autre que la musique pour payer les factures.

Par Pierre-Etienne Caza

16 juin 2022 à 15 h 02

Mis à jour le 20 juin 2022 à 14 h 16

La professeure du Département de management de l’ESG UQAM Joëlle Bissonnette, membre du réseau DIG! Différences et inégalités de genre dans la musique au Québec, a dévoilé récemment les résultats d’une étude pancanadienne sur les femmes dans l’industrie musicale canadienne francophone, basée sur près de 600 témoignages. «L’objectif de cette étude était double: relever les défis particuliers que rencontrent les femmes et faire émerger des pistes de solution qui favoriseraient leur inclusion et leur épanouissement professionnel dans ce secteur culturel», souligne-t-elle. L’étude a été réalisée pour et avec la collaboration de la Fondation Musicaction grâce à l’appui du gouvernement du Canada.

Presque la moitié des femmes qui ont répondu à l’appel de la chercheuse se définissent comme artistes (49 %), tandis que 25 % sont employées dans une entreprise, 12 % sont propriétaires d’entreprises, 9 % sont cadres, 3 % sont pigistes et 2 % sont professionnelles des métiers techniques. Elles sont très scolarisées, davantage que la moyenne canadienne.


Cumuler les emplois

Les résultats de l’étude indiquent que 57 % des répondantes ne peuvent consacrer 100 % de leur temps et tirer 100 % de leurs revenus de leurs activités professionnelles dans l’industrie musicale. «Plusieurs doivent donc œuvrer dans d’autres secteurs que la musique, pour des raisons financières et par manque de travail, et non par choix», note la chercheuse.

De toutes les catégories de répondantes, les artistes sont les plus nombreuses – 70 % – à témoigner de l’insatisfaction à l’égard de l’avancement de leur carrière. Les facteurs qui semblent influencer la satisfaction ou l’insatisfaction: le sentiment d’exercer du leadership, la perception d’accessibilité des opportunités de travail et la prise en compte des difficultés en matière de conciliation travail-famille.


La fibre entrepreneuriale

Fait étonnant, 46 % des répondantes ont déjà lancé une entreprise dans l’industrie musicale canadienne francophone. «Cette proportion est même plus élevée dans certaines catégories. Par exemple, 57 % des répondantes qui sont mères d’enfant(s) à charge ont déjà lancé une entreprise, notamment pour la flexibilité qu’offre l’entrepreneuriat en matière de conciliation travail-famille», illustre la professeure.

Le désir d’autonomie est l’une des motivations citées pour devenir entrepreneure. «Leurs structures d’entreprise sont souvent plus petites que celles fondées par des hommes, signe de leur volonté de redéfinir les valeurs et les façons de faire traditionnellement portées par les hommes du milieu»,  note Joëlle Bissonnette. Plusieurs répondantes ont souligné le désir d’entretenir un contact humain de proximité avec les artistes, en cherchant davantage à s’adapter à leurs besoins plutôt qu’à faire croître leur entreprise. «Selon certaines, cela offrirait à leurs entreprises une flexibilité en temps de crise», ajoute la chercheuse. Le manque d’accès au financement pour le démarrage et le développement d’une petite entreprise constitue toutefois un défi pour ces entrepreneures du secteur musical.

«Les femmes sentent qu’elles ont plus difficilement accès à la programmation des festivals, des salles de concert et des bars en raison d’habitudes à programmer majoritairement des hommes, et qu’elles doivent davantage faire leurs preuves lorsqu’elles s’y taillent une place.»

Joëlle Bissonnette

Professeure au Département de management de l’ESG UQAM

Parmi les opportunités qui leur semblent inaccessibles, les femmes en musique citent la difficulté de se faire confier des tâches et responsabilités techniques (31 %), d’accéder à des postes de direction (18 %), de faire partie de programmations musicales (12 %) et de prendre part aux décisions du secteur (5 %). «À la radio, les répondantes artistes perçoivent que les attentes à l’égard de leurs propositions musicales sont plus élevées qu’à l’égard des propositions masculines, note la professeure. Elles sentent qu’elles ont plus difficilement accès à la programmation des festivals, des salles de concert et des bars en raison d’habitudes à programmer majoritairement des hommes, et qu’elles doivent davantage faire leurs preuves lorsqu’elles s’y taillent une place.»


Devenir mère ou agrandir la famille

Près de 40 % des femmes ayant indiqué que leur carrière influence leur décision de devenir mère remettent en question ou reportent à un moment ou un autre de leur carrière le projet d’être mères ou d’agrandir la famille. «Celles qui remettent en question le projet de devenir mères expriment des craintes à l’égard de l’avancement de leur carrière ou de leur entreprise, ainsi qu’à l’égard des ressources dont elles disposeraient pour s’occuper de leur famille, tandis que celles qui remettent en question le projet d’agrandir la famille peinent à imaginer comment elles arriveraient à s’occuper de plus d’un enfant compte tenu des exigences de leur carrière et des conditions dans lesquelles elles concilient déjà travail et famille», observe Joëlle Bissonnette. Les résultats indiquent également que 19 % des femmes ayant indiqué que leur carrière influence leur décision de devenir mère ont renoncé au projet de famille même si elles ont pu le souhaiter, car leur carrière leur apparaît inconciliable avec la maternité.

Près de 40 % des femmes ayant indiqué que leur carrière influence leur décision de devenir mère remettent en question ou reportent à un moment ou un autre de leur carrière le projet d’être mères ou d’agrandir la famille.

Celles qui concilient travail en musique et famille disent refuser des engagements qui imposent l’éloignement du foyer familial, suspendre certaines activités professionnelles le temps d’élever de jeunes enfants et adapter plus généralement leur carrière après avoir eu un ou des enfants afin de faciliter la conciliation. «Ces choix professionnels peuvent éloigner les femmes de certaines activités, notamment la création musicale et la tournée, auxquelles il peut être difficile de revenir plus tard, analyse Joëlle Bissonnette. Ce sont d’ailleurs la charge de travail et la crainte d’un ralentissement dans la carrière qui influencent principalement la décision de devenir mère.»

Au moment de répondre au questionnaire, à l’automne 2020, 60 % des participantes avaient déjà songé à abandonner leur carrière dans l’industrie musicale canadienne francophone. «Elles citent principalement la précarité financière, l’épuisement et le manque de reconnaissance, note la chercheuse. La crise occasionnée par la pandémie de COVID-19 a particulièrement fragilisé la carrière des femmes dont les activités sont liées au spectacle.»


Portrait du harcèlement

Enfin, après les vagues de dénonciation qui ont eu lieu en 2017 et en 2020 au Québec, et dans le contexte d’une plus grande sensibilisation au harcèlement, Joëlle Bissonnette a sondé les participantes sur le fait d’avoir subi ou non du harcèlement (psychologique, sexuel, discriminatoire et criminel), ainsi que leur connaissance des ressources disponibles dans leur région pour obtenir de l’assistance en cas de harcèlement. «Elles sont 69 % à avoir subi du harcèlement psychologique et 84 % de celles qui en ont subi ont déjà songé à abandonner leur carrière», indique la chercheuse. Un peu moins de 60 % des répondantes ont signifié avoir déjà vécu du harcèlement discriminatoire et du harcèlement sexuel. «La méconnaissance des ressources disponibles est répandue: 66 % des répondantes ne connaissent pas les ressources vers lesquelles se tourner pour obtenir de l’assistance», ajoute-t-elle.


Pistes de solution

Parmi les pistes de solution envisagées par les répondantes de l’étude afin de favoriser leur épanouissement professionnel, le mentorat revient à plusieurs reprises ainsi que la création de divers répertoires de femmes, selon leur champ d’action, et ce, afin de favoriser leur embauche. Le réseautage mixte portant sur les questions d’inclusion a été avancé comme piste de solution à certaines problématiques soulevées par les répondantes, tout comme la création de mesures de soutien aux parents, la création de programmes de financement réservés et la mise sur pied d’une formation aux biais inconscients.

«L’exploration et la mise en œuvre de chacune des pistes sont susceptibles d’avoir des effets positifs sur plusieurs dimensions de la situation des femmes dans le secteur musical canadien francophone, conclut Joëlle Bissonnette. Plusieurs répondantes nous ont d’ailleurs communiqué leur reconnaissance à participer à un exercice fondé sur leur interprétation de leur vécu dans ce secteur. Nous espérons que ces pistes sauront inspirer toutes les parties prenantes du secteur musical canadien francophone, selon leur champ d’action, pour répondre de façon éclairée aux défis rencontrés par les femmes œuvrant professionnellement dans ce secteur.».

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