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IA: une nouvelle révolution technologique?

La doctorante Florence Lussier-Lejeune porte un regard critique sur les promesses formulées par les promoteurs de l’intelligence artificielle.

Par Claude Gauvreau

12 septembre 2022 à 15 h 18

L’impératif d’adopter de nouvelles technologies pour résoudre des problèmes sociaux est aujourd’hui omniprésent dans les discours des médias, du milieu des affaires, des universités et des gouvernements. «Enthousiastes, voire prophétiques, ces discours  constituent la partie visible de ce que certains chercheurs appellent “l’économie de la promesse”», indique la doctorante en science, technologie et société Florence Lussier-Lejeune

Ces discours renvoient aux promesses de progrès économique et social associées aux changements technologiques et aux technosciences en général. Dans le cadre de son projet de thèse mené sous la direction des professeurs Yves Gingras (Département d’histoire) et Marie-Jean Meurs (Département d’informatique), la jeune chercheuse s’intéresse à l’intelligence artificielle (IA) en tant que cas emblématique de l’économie de la promesse et aux acteurs scientifiques, économiques et politiques qui en font la promotion.

Florence Lussier-Lejeune a codirigé, avec les chercheurs Guillaume Dandurand, Daniel Letendre et Marie-Jean Meurs, l’ouvrage collectif Attentes et promesses technoscientifiques, qui paraîtra cet automne aux Presses de l’Université de Montréal. Réunissant les contributions d’une vingtaine de chercheuses et chercheurs issus de divers horizons, cet ouvrage illustre comment l’économie de la promesse imprègne des pratiques scientifiques, des projets économiques et des politiques publiques. On y discute des promesses technologiques entourant trois grands enjeux contemporains: l’IA et le numérique, la santé ainsi que l’énergie et l’environnement.

«La rhétorique de la promesse a des effets performatifs, car elle incite à l’action, stimule le développement industriel, conduit les pouvoirs publics à élaborer des politiques et à investir dans certains secteurs, comme celui de l’IA, contribuant à définir les priorités de la recherche et à façonner l’activité technoscientifique.»

Florence Lussier-Lejeune,

Doctorante en science, technologie et société

Une rhétorique puissante

L’économie de la promesse repose sur un appareil rhétorique puissant qui permet d’attirer l’attention, d’engendrer un horizon d’attentes, de mobiliser des ressources, financières notamment, dans un contexte fortement concurrentiel. «La rhétorique de la promesse a des effets performatifs, car elle incite à l’action, stimule le développement industriel, conduit les pouvoirs publics à élaborer des politiques et à investir dans certains secteurs, comme celui de l’IA, contribuant à définir les priorités de la recherche et à façonner l’activité technoscientifique», observe la doctorante.

Selon Florence Lussier-Lejeune, le discours des promoteurs de nouvelles technologies est souvent marqué par une conception déterministe. «Le déterminisme technologique fait abstraction des dynamiques historiques, économiques, politiques et sociales qui favorisent l’émergence et le développement des technologies. Il renvoie à une vision linéaire du progrès, comme si les technologies se déployaient de manière inéluctable et autonome. On sait pourtant que les projets technoscientifiques sont soumis à une part d’incertitude et ne se concrétisent pas toujours.»

La chercheuse reconnait le potentiel d’innovation des nouvelles technologies, comme le développement d’algorithmes d’apprentissage profond – reconnaissance de textes, d’images, de paroles, aide à la décision –, mais elle estime que les prédictions de leurs promoteurs doivent être analysées rigoureusement. Il y a 20 ans, les biotechnologies, la génomique et surtout les nanotechnologies, lesquelles sont à l’origine même du concept d’économie de la promesse, devaient, disait-on, bouleverser l’ensemble des secteurs industriels. Les décideurs publics avaient alors investi des montants considérables pour des résultats somme toute modestes. «Aujourd’hui, c’est l’IA qui suscite de nouvelles attentes. Demain, ce sera peut-être l’informatique quantique.»

«On laisse présager que les technologies associées à l’IA auront des retombées transversales, semblables à celles de  la machine à vapeur pendant la révolution industrielle.»


Engouement pour l’IA

Depuis quelques années, l’IA est sur toutes les lèvres. «Un tournant s’est opéré en 2012 avec ImageNet, un concours de reconnaissance d’images révélant le potentiel des algorithmes d’apprentissage profond (deep learning), note Florence Lussier-Lejeune. Flairant l’intérêt commercial, de gros joueurs comme Google se sont intéressés à certaines avancées concrètes de l’IA, ce qui a créé un effet domino.»

Les progrès de l’IA sont principalement liés à un courant de recherche appelé «connexionnisme». Celui-ci est basé sur le développement de systèmes d’apprentissage machine et d’apprentissage automatique. «Depuis les années 2000, le connexionnisme soulève l’enthousiasme en raison de la performance des algorithmes d’apprentissage profond, de l’accessibilité accrue à de grandes quantités de données et de l’augmentation de la puissance de calcul des ordinateurs», remarque la doctorante.

La communauté de recherche au Canada comme à l’international soutient que l’IA aura des impacts sociaux dans de multiples domaines – travail, transports, santé, justice, éducation –, orientant déjà l’élaboration de politiques publiques, la mise en place de commissions consultatives et la création d’observatoires. «On laisse présager que les technologies associées à l’IA auront des retombées transversales, semblables à celles de la machine à vapeur pendant la révolution industrielle, observe Florence Lussier-Lejeune. On réactive également l’épouvantail du retard technologique inéluctable si des fonds publics ne sont pas rapidement accordés pour financer le développement des technologies algorithmiques.»

Au début de la pandémie, l’IA a été présentée dans différentes publications comme une arme puissante pour faire la guerre au coronavirus, prédire son évolution et réduire sa propagation par des mécanismes de surveillance. «Devant le succès mitigé de certaines applications, notamment celles concernant le traçage des personnes contaminées, l’enthousiasme est retombé», souligne l’étudiante.

«Les firmes de consultants jouent un rôle important en faisant des projections sur les retombées économiques et sociales de l’IA, sans que l’on comprenne toujours la méthodologie sur laquelle elles se fondent.» 


Des investissements massifs

Le développement de l’IA est au centre d’une compétition mondiale, alors que certains pays cherchent à se positionner en tant que chefs de file. Au Canada, les contributions du fédéral et du provincial (Québec) s’élèvent, depuis 2016, à près d’un milliard de dollars. Cette somme est destinée à la recherche universitaire et privée en IA, et ce, au bénéfice des personnes et entreprises qui formulent les promesses de révolution tant attendue. Le Canada peut compter sur des chercheurs de renommée internationale, comme Yoshua Bengio de l’Université de Montréal, considéré comme l’un des pères fondateurs de la «révolution» de l’apprentissage profond.

Au Québec, l’«écosystème» de l’IA repose sur différents piliers, dont une grappe industrielle subventionnée par l’État (Scale.ai), l’Institut québécois de l’intelligence artificielle (MILA), qui rassemble des personnes œuvrant à la recherche fondamentale, aux transferts technologiques, au démarrage d’entreprises et à l’enseignement, un Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), qui fédère les expertises de quelque 260 chercheurs et chercheuses de 18 établissements postsecondaires, ainsi que  la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA.

Dans son budget de mars 2019, le gouvernement Legault a annoncé des sommes totalisant 329 millions de dollars pour l’IA, dont la plus grande part était destinée à quatre organismes de recherche et de transfert technologique créés entre 2017 et 2018, soit MILA, IVADO, IVADO Labs et Scale.ai. «Ces sommes peuvent paraître infimes au regard des milliards investis annuellement par la Chine et les États-Unis, mais, à l’échelle québécoise, elles contribuent de manière significative à la concentration de ressources dans ce domaine de recherche», indique Florence Lussier-Lejeune.

Le développement de l’IA au Québec est étroitement lié à une triade d’acteurs: l’État, l’industrie et la communauté scientifique. «Comme les investissements en nouvelles technologies sont coûteux, l’appui de l’État est essentiel, notamment en ce qui concerne le capital de risque, dit la doctorante. Les firmes de consultants jouent aussi un rôle important en faisant des projections sur les retombées économiques et sociales de l’IA, sans que l’on comprenne toujours la méthodologie sur laquelle elles se fondent.»


Un parcours éclectique

Avant d’entreprendre son doctorat, Florence Lussier-Lejeune a fait des études de bac et de maîtrise en marketing et commerce électronique à HEC Montréal ainsi que des études en communication à l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Sur le plan professionnel, elle a travaillé en marketing numérique à la Banque Nationale pendant une dizaine d’années, de 2008 à 2017.

«Au cours de ces années au sein de cette institution bancaire, j’ai moi-même participé à l’emballement discursif entourant les nouvelles technologies, confie la doctorante. Mais ces expériences m’ont aussi appris à évaluer le potentiel réel de ces outils et ont nourri mon intérêt pour des études doctorales en science, technologie et société, lesquelles me permettent de prendre un recul réflexif et critique.»

De 2018 à 2020, la doctorante a obtenu à l’UQAM des contrats d’agente et de coordonnatrice de recherche au Centre interuniversitaire de recherches en sciences et technologies (CIRST) et au Centre de recherches sur les innovations sociales (CRISES). «Je m’intéresse de plus en plus aux innovations sociales, à la recherche partenariale et au transfert des connaissances universitaires, en particulier en milieu communautaire. C’est pourquoi j’ai collaboré récemment à une recherche coordonnée par le Service aux collectivités de l’UQAM portant sur les pratiques d’évaluation dans les organismes communautaires

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