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Évaluer l’action communautaire pour mieux intervenir

Une recherche partenariale dresse le portrait des pratiques d’évaluation dans les organismes communautaires.

Par Claude Gauvreau

27 mai 2022 à 15 h 12

Mis à jour le 31 mai 2022 à 15 h 14

Depuis au moins 50 ans, le mouvement communautaire au Québec répond à des besoins essentiels en matière de santé, de services sociaux et d’éducation que ni l’État ni le marché ne veulent ou ne peuvent satisfaire. Mais pour accomplir adéquatement leur mission et offrir à la population des services de qualité, les organismes communautaires doivent évaluer leurs actions. Cette pratique est-elle largement répandue? Quelles formes prend-elle? Et dans quelles conditions se déroule-t-elle?

Ces questions étaient au centre d’une recherche partenariale dont les résultats ont été dévoilés récemment à l’UQAM. Son objectif était de mettre à jour le portrait des pratiques d’évaluation au sein des organismes communautaires. Les professeures du Département d’organisation et ressources humaines Sonia Tello-Rozas et Maude Léonard ont participé à cette recherche coordonnée par le Service aux collectivités (SAC) de l’UQAM, qui impliquait également le Réseau québécois de l’action communautaire autonome, le Centre de formation populaire et Relais-Femmes, un organisme chapeautant plusieurs groupes de femmes.

«L’évaluation constitue un outil permettant aux organismes communautaires de réfléchir à leur mission et à leurs valeurs, et surtout de questionner et d’améliorer leurs pratiques afin d’avoir un impact social encore plus grand», observe Sonia Tello-Rozas.

La recherche a été menée sur la base d’une enquête en ligne réalisée auprès d’organismes communautaires, d’études de cas et de groupes de discussion réunissant, notamment, des personnes représentant des groupes communautaires, des fondations philanthropiques publiques et privées ainsi que des bailleurs de fonds gouvernementaux.

S’inscrivant dans la foulée du nouveau Plan d’action gouvernemental en action communautaire du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, la recherche se situait aussi dans le prolongement d’une autre étude, «Analyse des pratiques d’évaluation dans les organismes communautaires», réalisée en 2005 par un groupe de chercheurs et chercheuses en collaboration avec plusieurs groupes communautaires.

Dans l’ADN des organismes communautaires

«Notre recherche a permis de constater que l’évaluation fait partie de l’ADN des organismes communautaires, souligne Sonia Tello-Rozas. Ainsi, pour la majorité des organismes (73 %), les pratiques d’évaluation sont intégrées dans leur fonctionnement quotidien et se caractérisent par leur caractère réflexif.»

Plus de 80 % des organismes utilisent des méthodes de collecte quantitatives et une approche d’évaluation participative: tours de table, questionnaires et discussions avec les personnes ayant participé aux activités, etc. «Cela permet aux organismes d’être à l’écoute de leurs membres et des personnes participant à leurs activités, de questionner leurs actions et d’améliorer leurs interventions», note la professeure.

D’autres pratiques d’évaluation sont davantage focalisées sur des objectifs précis. Elles répondent aux exigences d’un bailleur de fonds finançant un projet ou un programme, ou sont associées au besoin d’un groupe communautaire de repenser ses activités et interventions. «Ces pratiques nécessitent d’être financées et accompagnées par des ressources spécialisées, car elles s’avèrent plus complexes, plus lourdes et plus coûteuses», remarque Sonia Tello-Rozas.

L’évaluation: un écosystème

Un autre objectif de la recherche consistait à analyser l’«écosystème d’évaluation» dans les organismes communautaires du Québec, en traçant le portrait de ses membres, de leurs rôles, de leurs attentes, de leurs perceptions respectives et de leur interactions. «Au cours des 15 dernières années, cet écosystème s’est complexifié, alors que le nombre de ses acteurs et actrices s’est accru, relève la professeure. En plus des organismes communautaires, il comprend des bailleurs de fonds gouvernementaux, des spécialistes en évaluation, soit des consultants indépendants ou provenant du mouvement communautaire et du secteur de l’économie sociale, ainsi que des fondations philanthropiques privées.»

La recherche montre que des pressions indirectes sont exercées sur les bailleurs de fonds par de tierces parties, comme le Conseil du trésor et des donateurs. «Ces pressions se traduisent par de plus grandes exigences en matière d’évaluation et de reddition de comptes pour les organismes communautaires, note Sonia Tello-Rozas. Les bailleurs de fonds ainsi que les fondations veulent savoir comment leur argent est investi et demandent aux organismes de démontrer les impacts de leurs actions.»

Si la confusion entre les notions de reddition de comptes et d’évaluation est moins grande aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2005, un certain flou subsiste. «Celui-ci est alimenté par la complexification de l’écosystème et la multiplication des attentes», observe la chercheuse. À la différence de la reddition de comptes, l’évaluation doit être conçue comme un outil nécessaire à la formulation de l’action, à sa mise en œuvre et à son amélioration.

La présence accrue des ressources de soutien et d’accompagnement spécialisées en évaluation est perçue comme bénéfique par les organismes communautaires, poursuit Sonia Tello-Rozas. «Ces ressources ont développé une expertise pointue. Sans réaliser directement l’évaluation, elles participent à son encadrement en assurant la coordination et le suivi. Elles agissent aussi comme médiatrices entre les organismes et les bailleurs de fonds, assurant une convergence entre les différentes visions et les divers intérêts entourant le processus d’évaluation.»

Des obstacles à surmonter

La recherche a permis d’identifier les conditions favorables ainsi que les obstacles au renforcement des pratiques d’évaluation. «Le manque de ressources financières et humaines représente le principal obstacle au développement de l’évaluation, soutient la professeure. Les organismes ayant un budget plus élevé et des effectifs en plus grand nombre tendent davantage à se soumettre à un processus d’évaluation que les organismes de plus petite taille et recourent plus souvent à un service d’accompagnement.»

Les organismes plaident pour que les bailleurs de fonds et les fondations reconnaissent et valorisent l’apport des pratiques d’évaluation propres au mouvement communautaire, une condition favorable à l’établissement de relations égalitaires. «Les organismes souhaitent   que l’on tienne compte de leurs réalités et de leurs capacités, et qu’on leur assure une  allocation et un accès à des ressources suffisantes pour permettre une systématisation des pratiques  d’évaluation», insiste Sonia Tello-Rozas.

En 2005, certains groupes communautaires exprimaient une méfiance à l’égard de l’évaluation, craignant que celle-ci ne serve de mécanisme de contrôle pouvant menacer leur autonomie. Aujourd’hui, cette méfiance est moins grande, mais n’est pas complètement disparue. «On peut l’atténuer en aménageant des espaces de discussion afin que les intérêts de chacun soient mieux compris, souligne la professeure. Pour que l’exercice d’évaluation ait des retombées réelles sur l’action communautaire, il faut oser négocier et s’entendre avec les bailleurs de fonds sur tous les aspects qui l’entourent: la finalité, la forme, les objets et l’accompagnement.»

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