Première boursière autochtone en journalisme

Membre de la nation Anishnabe, Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo a trouvé sa voie.

5 Octobre 2021 à 15H23, mis à jour le 15 Octobre 2021 à 11H30

Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo est la première récipiendaire de la Bourse Aontaiontenrohwe pour journalistes issus des Premières nations, Inuit ou Métis.Photo: Nathalie St-Pierre

«J’ai cru longtemps qu’avec un parcours atypique comme le mien, l’université ne m’était pas accessible, confie Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo, étudiante de première année au baccalauréat en journalisme. Maintenant, je sais que c’est possible, qu’il y a une place pour nous, Autochtones, et qu’il faut juste arrêter d’essayer d’entrer dans un moule.»

Membre de la nation Anishnabe, l’étudiante a remporté, en septembre dernier, la Bourse Aontaiontenrohwe pour journalistes issus des Premières nations, Inuit ou Métis. À l’initiative du professeur de l’École des médias Patrick White, la bourse a pour objectif d’encourager des étudiants autochtones à faire le saut en journalisme tout en faisant la promotion de la diversité dans les salles de rédaction au Québec. «Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo s’est illustrée en raison de son implication sociale, artistique et médiatique, affirme le professeur. Elle a un grand avenir devant elle et c’est pour cela que la Bourse a été créée.» La Fondation Reader’s Digest, qui a fait un don de 10 000 dollars, finance une des deux bourses Aontaiontenrohwe.

Découvrir sa culture autochtone

En 2013, après avoir mis sur pause ses études en cinéma et en communications au collégial, Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo exerce 1001 petits boulots pour payer ses factures. Une amie lui propose alors de se joindre à l’équipe de Wapikoni mobile, une unité de formation et de création vidéo destinée aux jeunes des Premières Nations. «J’ai été élevée par une mère allochtone sans contact avec ma culture autochtone, témoigne l’étudiante. C’est donc par l’entremise du Wapikoni mobile que j’ai pu me réapproprier cette partie de moi.»

Afin de parfaire ses connaissances en techniques cinématographiques, l’étudiante suit, en 2019, la formation du Wapikoni mobile donnée en collaboration avec l’École des médias et le Service aux collectivités. Le Wapikoni mobile lui permet de raconter ses propres histoires et de faire des films à sa manière. «C’est très thérapeutique comme processus», affirme-t-elle. Son premier documentaire, Kabak (2019), l’amène à suivre des personnes en situation d’itinérance et un intervenant autochtone qui travaille auprès de ces dernières. «J’ai compris que ce que j’aimais, c’était de rencontrer les gens et de faire entendre leurs voix», précise Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo.

Pendant la pandémie, elle réalise un projet plus personnel, Odehemin (Baie du cœur). «Je voulais exposer mes pensées tout en essayant de rejoindre l’autre, dit l’étudiante. Le film parle de l’amour de soi ou, plus précisément, de la relation amour-haine que l’on entretient parfois avec soi-même.» Le court métrage a été présenté dans plusieurs festivals, dont le Hot Docs Festival, le Toronto Queer Film Festival et les Rendez-vous Québec cinéma. Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo a réalisé deux autres courts métrages, Kijâtai et Kimiwan, abordant des réalités autochtones d’un point de vue toujours aussi personnel.

Plus tôt cette année, elle entend parler d’une bourse de l’UQAM pour jeunes journalistes issus des Premières Nations. «Le journalisme autant que le cinéma permet de faire ce que je préfère: aller à la rencontre des gens et de leur authenticité», souligne Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo. Beaucoup d’artistes et de travailleurs de la communication, autochtones comme allochtones, ont différentes pratiques ou investissent divers champs de la communication, fait-elle remarquer. «Ils peuvent être tour à tour animateurs, journalistes, artistes visuels, cinéastes...»

Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo ne veut pas se limiter aux enjeux autochtones. «J’ai plus qu’une seule identité: je suis à la fois membre de la communauté 2SLGBTQ+, Autochtone, femme et une personne plus size, décrit celle qui utilise par ailleurs le pronom «iel» pour se définir. J’aime aborder toutes sortes de sujets, mais avec une perspective autochtone, par exemple, ou encore LGBTQ+.» L’étudiante revendique l’idée d’un journalisme «décolonisé» et veut retrouver l’aspect humain dans le journalisme.

Journée nationale de la vérité et de la réconciliation

Le 30 septembre dernier, dans le cadre de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo a pris la parole devant ses camarades de classe pour parler de l’événement. «Comme mes collègues sont des gens curieux et ouverts, je leur avais préparé une liste de ressources à consulter», précise-t-elle. Elle est ouverte à répondre aux questions de la communauté étudiante, mais à condition, bien sûr, que ce soit le bon moment. «Si je suis en train de manger mon lunch ou de faire l’épicerie, ce n’est peut-être pas le temps de parler des pensionnats autochtones, illustre-t-elle. Revivre des traumatismes, même ceux vécus par des membres de notre famille, c’est une expérience éprouvante.»

Chroniqueuse à Espaces autochtones de Radio-Canada depuis le début de l’été, Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo a publié le même jour un hommage touchant à son père, originaire de la nation Anishnabe du Lac-Simon et survivant d’un pensionnat autochtone. «Je ne vois pas mon père très souvent, il a eu une vie difficile, mais il a fait un parcours de guérison, tout comme moi, raconte l’étudiante. On a une relation à distance, on se parle quelques fois au téléphone. C’est comme ça et c’est correct.»

Dans sa chronique du 28 septembre 2021, intitulée «Je ne ferai pas de chronique sur Joyce Echaquan», elle questionne la couverture médiatique d’un événement tragique et la meilleure approche à prioriser. «Il est important de rapporter ces faits, mais je crois que cela nécessite une remise en question sur le rôle et l’impact que les médias ont sur les communautés, écrit-elle. Surtout, il est crucial de trouver l’humilité nécessaire pour revoir les méthodes journalistiques utilisées pour traiter de sujets très sensibles.»

Malgré un horaire chargé cet automne, Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo continue de donner des ateliers de sensibilisation sur les réalités et les cultures autochtones en tant qu’ambassadrice de l’organisme Mikana. «J’ai donné, par exemple, un atelier pour l'ONF sur la façon de faire des collaborations artistiques avec des Autochtones», dit-elle. L’organisme autochtone Mikana, qui vise à créer des ponts entre allochtones et Autochtones, a permis à l’étudiante de retrouver sa confiance en ses capacités et ses savoirs. «Les personnes issues des Premières Nations, Inuit ou Métis peuvent apporter quelque chose d’enrichissant», croit l’étudiante, qui a également fait partie du Conseil jeunesse de Montréal Autochtone en 2019 et du comité aviseur jeunesse de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec (volet jeunes autochtones).

Kijâtai-Alexandra Veillette compte poursuivre son projet de documentaire sur les personnes autochtones en milieu urbain. «Mais je dois chercher le bon angle, attendre que les choses s’enlignent. Ça fait partie d’une mentalité décolonisée, apprendre à suivre le cours naturel des choses», conclut-elle.

PARTAGER