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Pour une justice épistémique

Amandine Catala plaide pour la participation des groupes non dominants à la production et à la diffusion des connaissances.

30 novembre 2021 à 16 h 11

Mis à jour le 3 décembre 2021 à 9 h 12

La professeure du Département de philosophie Amandine Catala.Photo: Nathalie St-Pierre

Chaque année, depuis 1992, la Journée internationale des personnes handicapées (voir encadré) vise à promouvoir les droits et le bien-être des personnes en situation de handicap dans tous les aspects de la vie politique, sociale, économique et culturelle. Ces enjeux occupent une place importante dans les travaux de la professeure du Département de philosophie Amandine Catala. Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’injustice et l’agentivité épistémiques, la professeure a obtenu, l’an dernier, une subvention dans le cadre du programme Savoir du CRSH pour un projet de recherche intitulé «Savoirs et esprits minorisés: pour une conception inclusive de l’agentivité et de l’injustice épistémiques».

À l’occasion de la Journée internationale des personnes handicapées, le 3 décembre, Amandine Catala a accepté de répondre aux questions d’Actualités UQAM concernant son projet de recherche.

Actualités UQAM : Pouvez-vous décrire les objectifs de votre programme de recherche?

Amandine Catala : Dans la vie de tous les jours, que ce soit dans le contexte du travail, de l’éducation, de la famille ou de nos interactions sociales, nous utilisons, produisons et transmettons constamment de l’information et de la connaissance. Pour le dire en termes philosophiques, nous exerçons notre agentivité épistémique. L’adjectif «épistémique» fait référence à la connaissance. Le terme d’agentivité réfère quant à lui au fait d’agir. L’expression «agentivité épistémique» réfère donc à tout ce que nous pouvons faire avec la connaissance: par exemple, l’utiliser, la produire ou la transmettre.

Lorsque les personnes qui appartiennent à des groupes sociaux non dominants (par exemple, les femmes ou les personnes autochtones, racisées comme «non-blanches», ou en situation de handicap) tentent d’exercer leur agentivité épistémique en utilisant, en produisant ou en transmettant de la connaissance, elles font parfois face à certains biais liés à leur identité sociale. Ces biais, qui peuvent être d’ordre individuel ou sociétal, viennent alors entraver l’exercice de leur agentivité épistémique.

Ainsi, il est possible qu’une personne qui tente de contribuer à un échange ne soit pas prise au sérieux en raison de biais chez l’interlocuteur. Par exemple, un juge qui ne croit pas le témoignage d’une victime parce que la victime est une femme; une médecin qui ne croit pas les symptômes que lui décrit un patient noir parce que le patient est noir; un étudiant qui ne reconnaît pas l’expertise d’un professeur en situation de handicap parce que le professeur est en situation de handicap; ou un enseignant qui conseille à un élève autochtone de ne pas faire d’études universitaires parce que l’élève est autochtone.

Ou encore, il est possible que l’expérience des membres de groupes non dominants soit mal comprise en raison de biais dans les outils interprétatifs (soit les représentations sociales, les mots, les concepts) que la société utilise pour interpréter différentes situations ou expériences. Comme ces outils interprétatifs sont produits principalement par les groupes dominants, ils ont tendance à ignorer ou à stigmatiser la situation des groupes non dominants. L’expérience de ces derniers sera donc moins facilement communicable ou compréhensible. Par exemple, quand le terme de harcèlement sexuel n’existait pas encore, les femmes qui subissaient cette situation ne pouvaient pas communiquer comme telle leur expérience de harcèlement sexuel. Selon les outils interprétatifs dominants, leur situation était (inadéquatement) caractérisée comme de la drague inoffensive ou comme une attention dont elles devraient se réjouir et non se plaindre.

Ces exemples montrent qu’il peut exister des biais qui font qu’une personne n’est pas adéquatement crue ou pas adéquatement comprise en raison de son identité sociale. Dans certains cas, il s’agit de biais d’ordre individuel: un interlocuteur peut avoir des biais ou préjugés (conscients ou non) qui le poussent à ne pas croire ce que disent les membres d’un groupe non dominant ou à ne pas reconnaître leurs compétences ou leurs capacités. Dans d’autres cas, il s’agit de biais d’ordre sociétal: les ressources interprétatives dominantes dans une société sont biaisées en faveur des groupes dominants, de sorte que l’expérience des groupes non dominants reste mal comprise.

Quand une personne n’est pas adéquatement crue ou comprise en raison de ces types de biais, on dira qu’elle subit une injustice épistémique. Il s’agit d’une injustice puisque sont à l’œuvre ici des biais indus, qui viennent nuire à des personnes qui appartiennent à des groupes non dominants. Il s’agit, en outre, d’une injustice de nature épistémique puisque ces biais indus viennent nuire à l’agentivité épistémique de ces personnes. En effet, si une personne n’est pas adéquatement crue ou comprise à cause de certains biais, cela va nuire sérieusement à sa capacité d’utiliser, de produire ou de transmettre de la connaissance, soit à son agentivité épistémique.

Le projet CRSH Savoir (2020-2025) sur lequel je travaille avec deux co-chercheurs et collègues du département de philosophie, Luc Faucher et Pierre Poirier, s’intitule «Savoirs et esprits minorisés: pour une conception inclusive de l’agentivité et de l’injustice épistémiques». Dans ce projet, nous nous intéressons à l’agentivité épistémique des «esprits minorisés», un ensemble qui regroupe les personnes neurodivergentes (par exemple, les personnes autistes ou personnes dont les modes d’attention diffèrent de la norme neurotypique), les personnes psychiatrisées (par exemple, les personnes ayant un profil dépressif chronique ou bipolaire) et les personnes ayant des handicaps cognitifs (par exemple, un handicap intellectuel ou une démence).

Les personnes qui ont un esprit minorisé sont souvent perçues, à tort, comme n’étant pas des agentes épistémiques fiables, soit comme n’étant pas capables d’utiliser, de produire ou de transmettre de la connaissance de manière fiable. Selon cette perception, il serait justifié et acceptable (plutôt que biaisé et injuste), de ne pas prendre au sérieux ou de ne pas chercher à comprendre les esprits minorisés. Au niveau pratique, il n’y aurait donc pas d’injustice épistémique quand ces personnes ne sont pas crues ou pas comprises. Au niveau théorique, il ne serait donc pas nécessaire de s’intéresser aux esprits minorisés quand on s’intéresse à l’agentivité et à l’injustice épistémiques.

Ces conclusions sont problématiques, car elles suggèrent qu’il est permis d’ignorer les expériences et perspectives des esprits minorisés. Par exemple, on aura tendance à écouter et à privilégier les perspectives des médecins, éducateurs, ou parents d’esprits minorisés (par exemple, les personnes autistes) au lieu de solliciter ou de prendre pleinement (plutôt que symboliquement) en considération la perspective des personnes qui sont les mieux placées pour parler de la situation ou de l’expérience des esprits minorisés, à savoir les esprits minorisés eux-mêmes (par exemple, les personnes autistes).

Parler du handicap

Pout s’informer sur l’importance de parler du handicap et pour connaître les événements qui visent à souligner la Journée internationale des personnes handicapées, on visite le site Équité, diversité, inclusion (EDI) de l’UQAM.

Actualités UQAM : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux enjeux soulevés dans votre projet ?

Amandine Catala : La nécessité d’avoir une conception plus complète et plus exacte de l’agentivité et de l’injustice épistémiques. En effet, les débats sur l’injustice épistémique l’ont jusqu’ici abordée principalement sous un angle logocentrique, qui met l’accent sur l’usage de la raison et du langage verbal (par exemple, ne pas être pris au sérieux dans un échange propositionnel ou ne pas être compris par manque de ressources conceptuelles adéquates). Cette approche a pour effet d’exclure de la sphère des préoccupations de justice épistémique les personnes, comme les esprits minorisés, qui sont perçues comme ne répondant pas à la norme logocentrique. Cet effet grandement problématique est jusqu’ici resté inaperçu dans les débats sur l’injustice épistémique.

Notre projet cherche à éviter ce problème en adoptant une conception plus large de la connaissance afin que celle-ci inclue non seulement les savoirs propositionnels (verbaux ou conceptuels, par exemple), mais également les savoirs pratiques, tacites, corporels et affectifs. Cette approche permet alors d’élargir la conception de l’agentivité et de l’injustice épistémiques. Autrement dit, ce ne sont pas seulement des connaissances propositionnelles que nous pouvons utiliser, produire et transmettre, mais également des savoirs d’ordre pratique, tacite, corporel et affectif. Et certains biais individuels ou sociétaux peuvent ici aussi faire en sorte que nous ne soyons pas pris au sérieux ou pas compris lorsque notre agentivité épistémique implique ces différents types de savoir. L’injustice épistémique peut donc se produire à la fois pour des savoirs d’ordre propositionnel et non propositionnel.

Actualités UQAM: Comment se manifeste concrètement ce que vous appelez l’injustice épistémique, notamment en milieu universitaire?

Amandine Catala: Ne pas reconnaître ou évaluer de manière égale les contributions des membres de groupes non dominants par rapport à celles des membres de groupes dominants, par exemple lors d’une réunion ou d’une discussion de classe, de la notation de travaux ou d’examens, de la citation de sources dans un article ou une étude, de la rédaction de lettres de recommandation, de l’attribution de prix et de bourses, de la sélection des personnes candidates pour un poste.

Utiliser une interprétation dominante pour déterminer ce qui est «normal» ou «approprié» au niveau des attentes académiques. Par exemple: exiger une participation orale en classe «sur le vif», alors que ce mode de participation peut pénaliser les personnes qui ont de l’anxiété sociale; dévaloriser, dénigrer ou solliciter sans récompenser des démarches telles que des recherches, enseignements, comités ou autres contributions qui portent sur les expériences, perspectives ou intérêts des groupes non dominants (par exemple, les recherches féministes, LGBTQIA2+ ou autochtones), démarches qui sont aussi souvent menées par des membres de ces groupes; adopter une conception de la productivité (constante et linéaire) ou du mérite (moyenne académique, engagement communautaire, expérience internationale) qui, dans les faits, peut être discriminatoire envers les personnes en situation de handicap ou de maladie chronique ou envers les personnes qui ont une situation financière ou un statut d’immigration précaires.

Actualités UQAM: Quels rapports établissez-vous entre l’injustice épistémique et certains problèmes sociaux (discrimination à l’égard des femmes, minorités sexuelles, personnes handicapées, racisées et neurodivergentes)?

Amandine Catala: D’abord, l’injustice épistémique est elle-même une forme de discrimination à l’égard des groupes minorisés; spécifiquement, une discrimination de nature épistémique, qui fait en sorte que certaines personnes ne sont pas adéquatement crues ou comprises alors qu’elles devraient l’être. Ensuite, l’injustice épistémique va souvent donner lieu à d’autres types de discrimination, d’ordre social cette fois-ci, que ce soit dans la sphère de l’emploi, de l’éducation, du logement, des soins de santé, des arts et de la culture, du système légal ou carcéral, etc.

Actualités UQAM: Vous estimez que certains savoirs sont ignorés: savoir-faire, savoir tacite, savoir corporel, savoir affectif. Pouvez-vous illustrer par deux ou trois exemples?

Amandine Catala: Ces savoirs sont en effet largement ignorés dans les discussions sur l’injustice et l’agentivité épistémiques.

Pour ce qui est du savoir-faire (ou savoir pratique): Des études ont montré que lorsque les auditions pour faire partie d’un orchestre symphonique se faisaient derrière un rideau qui dissimulaient le genre de la personne candidate, les femmes avaient plus de chances d’être sélectionnées que lorsque les auditions se faisaient sans rideau. Autrement dit, la perception du genre des musiciennes par le jury de sélection venait biaiser de manière indue sa perception du savoir-faire des musiciennes. Ce faisant, ce biais nuisait à l’agentivité épistémique pratique des musiciennes: elles subissaient une injustice épistémique d’ordre pratique puisque leur savoir-faire n’était pas reconnu à sa juste valeur.

Par ailleurs, les femmes dont l’expérience de harcèlement sexuel n’était pas comprise au moment où le terme n’existait pas encore subissait une injustice épistémique d’ordre non seulement propositionnel mais également non propositionnel. Ce qui est communiqué sans succès ou qui n’est pas compris ici n’est pas seulement une affirmation propositionnelle dans laquelle il manque un concept adéquat (celui de harcèlement sexuel). Ce qui est communiqué sans succès et qui n’est pas compris inclut également les savoirs tacites, corporels et affectifs sur lesquels l’affirmation propositionnelle s’appuie. Avant de s’exprimer verbalement à ce sujet, les femmes qui subissaient du harcèlement sexuel savaient, tacitement, que quelque chose n’allait pas dans la situation qu’elles vivaient. Leur savoir tacite était basé sur leur expérience corporelle et affective (par exemple, un contact physique non désiré et des sentiments d’anxiété ou de colère), qui générait un savoir corporel et affectif correspondant à cette expérience et suscitant alors le savoir tacite que quelque chose n’allait pas. Quand leur expérience de harcèlement sexuel restait incomprise, le type de savoir en jeu n’était donc pas seulement un savoir d’ordre propositionnel, mais également un savoir d’ordre tacite, corporel et affectif. En ce sens, le type d’agentivité épistémique qui était entravé et le type d’injustice épistémique qui était vécu étaient d’ordre non seulement propositionnel mais également non propositionnel.

Ces exemples montrent qu’il est important de prêter également attention aux savoirs non propositionnels (pratiques, tacites, corporels et affectifs) lorsque l’on s’intéresse à l’agentivité et à l’injustice épistémiques.

Actualités UQAM: Que peut-on faire pour contrer l’injustice épistémique et permettre aux membres de groupes non dominants de participer à l’élaboration et à l’échange des connaissances?

Amandine Catala: Contrer l’injustice épistémique requiert d’adopter une posture d’humilité, qui permet de se rendre compte à quel point l’injustice épistémique et les biais qui la produisent sont omniprésents, à la fois dans la société et dans le monde académique. La présence de l’injustice épistémique dans le monde académique doit nous préoccuper puisque celui-ci est un site majeur d’agentivité épistémique (soit d’utilisation, de production, et de transmission de connaissances) et que l’injustice épistémique nuit à l’agentivité épistémique.

Il faut donc identifier les biais qui sous-tendent les normes (de productivité ou de mérite, par exemple) et les pratiques (embauche, promotion, notation, attribution de financement, par exemple) qui structurent le monde académique et qui produisent et maintiennent l’injustice épistémique en son sein. Les personnes les mieux placées pour identifier ces biais sont celles qui en font l’expérience de manière directe. Il convient donc non pas d’abandonner ces normes et ces pratiques, mais de les repenser en donnant une place centrale aux perspectives de membres de groupes non dominants.

Seulement en adoptant une telle approche pourra-t-on amorcer et apporter les changements requis pour transformer en profondeur un système académique qui, historiquement, a été conçu par et pour les groupes dominants et qui continue de favoriser systématiquement les membres de ces derniers au détriment des membres de groupes non dominants.

Autrement dit, permettre aux membres de groupes non dominants de participer à l’élaboration et à l’échange des connaissances, soit les inclure véritablement plutôt que symboliquement, requiert non seulement leur recrutement mais leur rétention, et celle-ci requiert de transformer des modes de fonctionnement inéquitables. On ne peut donc pas se contenter de produire des statistiques (même si celles-ci sont indispensables pour mesurer le progrès réalisé ou non); d’atteindre des cibles de représentation ou de remplir des quotas démographiques (qui visent la diversité de recrutement sans penser à l’équité ou à l’inclusion nécessaires à la rétention); d’offrir ou même de requérir une formation sur l’inclusion; ou encore d’écrire ou de lire un article ou d’assister à une présentation ou une conférence sur le sujet. L’inclusion véritable plutôt que symbolique est un processus qui requiert un effort, une vigilance et un engagement constants afin de transformer en profondeur les normes et les pratiques qui guident nos actions et interactions quotidiennes.

Enfin, il importe de souligner que la responsabilité de transformer les normes et les pratiques ne repose pas uniquement sur les épaules des groupes non dominants. Si cette démarche transformative doit être fondamentalement informée par les perspectives et expériences des membres de groupes non dominants, sa mise en application concrète est tout autant la responsabilité des membres de groupes dominants.

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