Pier Luigi Nervi, un ingénieur au Centre de design

L’exposition consacrée au maître italien du béton met en valeur une œuvre phare de l’architecture du 20e siècle.

2 Décembre 2021 à 20H22

Un des fabuleux hangars d'avions de type Orvieto construits par Nervi vers 1939 pour l'armée de l'air italienne et détruit par les Allemands en 1944.
Photo :CSAC, Parme

La Tour de la Bourse, en bordure du square Victoria, fait partie, avec Habitat 67, des joyaux du patrimoine mondial de l’architecture en béton. Achevée en 1965, elle demeure jusqu’en 1968 la plus haute structure en béton armé au monde. Cette tour à la structure innovante a été construite par l’architecte Luigi Moretti, en collaboration avec l’ingénieur Pier Luigi Nervi. C’est à ce dernier, véritable «artiste du béton armé», comme on l’a surnommé, que le Centre de design consacre sa dernière exposition.

Avec une grande richesse de textes et d’images d’archives, l’exposition fait découvrir les principales réalisations de ce maître bâtisseur, du Petit Palais des sports de Rome (1957), à la cathédrale Sainte-Marie de l’Assomption de San Francisco (1971), en passant par le Siège de l’UNESCO à Paris (1958), la tour Pirelli de Milan (1960), le Palais du Travail de Turin (1961) et plusieurs autres. Ces édifices sont des symboles d’intégration de l’intervention structurale et architecturale, de la force plastique et de la prouesse technique.

Si les réalisations auxquelles Nervi a contribué sont reconnues pour leur élégance et leur beauté saisissante, on a dit que la beauté n’était pas, pour lui, un but en soi, mais la résultante d’une combinaison entre la fonctionnalité, la structure, la technologie et une économie constructive.

«Nervi est reconnu pour la synthèse qu’il réalise entre l’art et l’ingénierie, dit le professeur de l’École de design Carlo Carbone. De son point de vue, il n’y a pas de séparation entre l’ingénierie, l’architecture et la construction.» Comme le souligne le titre choisi pour l’exposition montréalaise, Pier Luigi Nervi: maître concepteur / bâtisseur, Nervi est à la fois «maître concepteur» et «bâtisseur», ajoute son collègue Réjean Legault. «Les projets qu’il conçoit, il est en mesure de les réaliser grâce à son entreprise.»

Carlo Carbone et Réjean Legault, un tandem qui nous a déjà fait découvrir l’architecture de Buckminster Fuller avec Montréal et le rêve géodésique, en 2017, sont co-commissaires avec Cristiana Chiorino de cette exposition en deux volets.

Une première en français

Le premier volet est une version itinérante de l’exposition Pier Luigi Nervi: Architecture as Challenge, montée pour la première fois à Bruxelles en 2010. L’exposition, qui a par la suite voyagé dans plusieurs villes, dont Philadelphie et Miami, est présentée pour la première fois en français à Montréal. Un minutieux travail a d’ailleurs été accompli pour l’adaptation et la traduction des textes.

Le deuxième volet est un ajout montréalais. Alors que l’exposition initiale retrace les grands moments de la carrière de Nervi, la partie conçue par les deux professeurs s’attarde à cinq projets moins connus. «Nous avons appelé cette partie Le Sistema Nervi, le système Nervi, explique Carlo Carbone, parce que, dans ces projets, le concepteur met en place les éléments qui seront à la base de ses œuvres les plus symboliques.»

Un détail du toit du Hall B du Centre d'exposition de Turin, construit en 1948.Photo: Mario Carrieri, courtoisie de Pier Luigi Nervi project

Ces trois éléments, que l’on retrouve, entre autres, dans les fabuleux hangars d’avion conçus par Nervi pour l’armée de l’air italienne dans les années 1930, dans une toiture de hangar agricole (1946) ou une usine de transformation de tabac (1952), sont le matériau (le ferrociment inventé par Nervi), le moule et la répétition. L’usage du ferrociment mène à la contribution la plus significative de Nervi, le tavelloni, un coffrage de forme rhomboïdale, répété et agencé de façon géométrique dans les structures de toit à grande portée qui l’ont rendu célèbre.

«Les projets que nous avons choisis explorent l’idée de la préfabrication structurale, autrement dit l’idée de construire de grandes œuvres à partir de pièces manipulables», explique Carlo Carbone. La répétition de ces pièces préfabriquées, coulées sur place, légères et capables de franchir de très grandes portées avec un minimum de poids est une des caractéristiques de l’œuvre de Nervi.

Un expérimentateur en quête de solutions

Tout au long de sa carrière, cet expérimentateur sera en quête de solutions adaptées au contexte de son époque. «Les techniques qu’il développe mettent à profit l’abondance de la main-d’œuvre disponible en Italie à l’époque», note Carlo Carbone. De même, à cette période autarcique où l’on cherche à importer le moins de matériaux possible, Nervi invente le ferrociment, qui va permettre de réduire l’armature requise dans le béton armé.

Nervi sera aussi un grand utilisateur de la modélisation. En 1955-56, il fait construire une maquette de la tour Pirelli qui mesure près de 10 mètres de hauteur. Sur un des panneaux de l’exposition, on voit aussi une photo de la très grande maquette construite pour la Tour de la Bourse de Montréal.

«Ces grandes maquettes fabriquées à partir de matériaux similaires à ceux des projets finaux lui permettent de tester ses idées avant de les réaliser et de s’assurer de la résistance des éléments», mentionne Carlo Carbone.

«Même s’il était ingénieur, Nervi a toujours dit que l’on ne pouvait pas se fier seulement aux calculs mathématiques, dit Réjean Legault. Selon lui, le concepteur doit aussi compter sur son intuition. Les maquettes servent à vérifier ses intuitions.»

Le travail sur le béton de Nervi n’apparaît pas dans un vacuum. Une ligne du temps, qui s’étend de 1850 à 1960, permet de situer ses innovations dans la suite de brevets qui ont jalonné l’histoire de la construction en béton armé. «Quand on dit "béton armé" aujourd’hui, on pense qu’il s’agit d’un seul matériau, mais il y a eu, en fait, énormément de variantes», observe Carlo Carbone.

Selon les deux commissaires, «Nervi apporte une autre manière de voir la modernité». L’ingénieur, qui a enseigné de 1948 à 1962 à la Faculté d’architecture de La Sapienza, à Rome, sera invité, dans les années 1960, à donner des conférences à Harvard, aux États-Unis. Son influence sur la discipline de l’architecture a été profonde, et son œuvre, représentative de l’architecture moderniste à son époque la plus glorieuse, demeure une source d’inspiration.

Une maquette accompagnant la présentation du hangar de Marsala, réalisée par les étudiants en design Christian Bélanger, Grégory-Charles Blanchette et Claudelle Duval. Photo: Nathalie St-Pierre

L’exposition propose de multiples pistes pour mieux comprendre l’inventivité dans le travail de Nervi. Ainsi, des maquettes vidéo sont accessibles par code QR et de nombreuses photos, dont plusieurs n’ont jamais été montrées auparavant, sont diffusées sur des tablettes électroniques accompagnant chacun des projets analysés dans la partie de l’exposition consacrée au Sistema Nervi. Des maquettes physiques permettant d’illustrer ces projets et de reconceptualiser la démarche de Nervi ont également été réalisées par les étudiants en design Christian Bélanger, Grégory-Charles Blanchette et Claudelle Duval, sous la direction de Christine Terreault, technicienne en travaux pratiques, et de Carlo Carbone et Réjean Legault.

Deux journées d'étude

Une Journée d’étude Entre expérimentation et standardisation : architectes et ingénieurs à la recherche de solutions aura lieu le 3 décembre au Centre de design, de 9h à 16h.

Une autre Journée d’étude sur les défis relatifs à la conservation des œuvres de Nervi est prévue le 28 janvier 2022, de 9h à 16h, à la Tour de la Bourse, 800, rue du Square-Victoria. Cet événement est organisé en partenariat avec le Groupe Petra, propriétaire actuel de la tour.

Une conférence publique de Thomas Leslie, professeur à l’Iowa State University et auteur du livre Beauty’s RigorPatterns of production in the Work of Pier Luigi Nervi (2017), a également eu lieu sur Zoom le 2 décembre.

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