Marcelo Otero consacre un essai à Michel Foucault

Le professeur du Département de sociologie analyse l’œuvre iconoclaste du célèbre intellectuel français.

20 Septembre 2021 à 15H30

Michel Foucault (1926-1984).
Photo: Getty/Images

C’était un penseur aux mille facettes. Philosophe critique, historien de la folie et de la sexualité, théoricien du pouvoir, précurseur des études de genre, professeur au Collège de France, Michel Foucault (1926-1984) est une figure intellectuelle majeure de la seconde moitié du 20e siècle. Il a laissé une œuvre foisonnante dont l’influence continue de s’exercer sur les sciences sociales et humaines, ici et ailleurs. Le professeur du Département de sociologie Marcelo Otero lui consacre un essai, Foucault sociologue, paru aux Presses de l’Université du Québec.

Michel Foucault est devenu un auteur classique, mais inclassable, notamment parce que son œuvre traverse les frontières disciplinaires – philosophie, histoire, anthropologie, psychologie, psychiatrie, criminologie –, souligne Marcelo Otero. Dans son ouvrage, celui-ci s’est intéressé au Foucault sociologue.

«On trouve chez Foucault une sociologie puissante et novatrice, mais qui a été sous-exploitée, affirme le professeur. Pourtant, son œuvre entre en dialogue avec de grands auteurs ayant façonné la pensée sociologique, comme Marx, Émile Durkheim ou Max Weber.»

Plutôt que de s’inscrire dans une tradition de pensée, Foucault ébranle les fondements mêmes de la sociologie, soutient Marcelo Otero. «Il dé-fétichise la notion d’institution, sacrée en sociologie. En se demandant pourquoi les sociétés occidentales ont décidé, à un moment de l’histoire, qu’il fallait enfermer les fous dans des asiles et les criminels et autres délinquants dans des prisons, il questionne des pratiques institutionnelles qui semblaient aller de soi. Il défait aussi les oppositions binaires entre vérité et idéologie, classes sociales et population, société civile et État.»

«Son ouvrage Histoire la folie à l’âge classique a été très important. En se refusant à réduire la folie à une manifestation pathologique, Foucault nous oblige à interroger notre rapport à la normalité et à ceux que l’on nomme pudiquement les malades mentaux.»

Marcelo Otero,

Professeur au Département de sociologie

Marcelo Otero, qui s’intéresse, en tant que sociologue, aux pratiques psychiatriques, aux politiques de santé mentale et aux phénomènes de déviance et de marginalité, reconnaît que la pensée de Foucault a influencé ses recherches.

«Son ouvrage Histoire la folie à l’âge classique a été très important, dit le professeur. En se refusant à réduire la folie à une manifestation pathologique, Foucault nous oblige à interroger notre rapport à la normalité et à ceux que l’on nomme pudiquement les malades mentaux. Foucault ne dit pas qu’il faut fermer les hôpitaux psychiatriques, ce qui serait absurde, mais il montre que la psychiatrie s'est constituée en Occident comme monologue de la raison sur la folie et que celle-ci est indissociable de son environnement social et culturel.»

Penser le pouvoir autrement

Marcelo Otero montre que Foucault a innové dans la façon de problématiser les enjeux de société, comme celui du pouvoir. Foucault s’intéresse à ce qu’il appelle la microphysique du pouvoir, laquelle transparaît dans les décisions réglementaires d’une prison, dans les mesures administratives d’un hôpital, dans des aménagements architecturaux ou dans des propositions morales visant à assurer le contrôle de comportements sociaux.

«Il se situe aux antipodes d’une conception négative du pouvoir, selon laquelle le pouvoir est le mal. Ce qui le fascine, c’est comment le pouvoir fonctionne.»

Pour Foucault, une société sans pouvoir est un non-sens sociologique, note le professeur. «Il se situe aux antipodes d’une conception négative du pouvoir, selon laquelle le pouvoir est le mal. Ce qui le fascine, c’est comment le pouvoir fonctionne. Selon Foucault, le pouvoir ne se réduit pas à celui de l’État. Il faut plutôt l’appréhender comme un réseau de relations inégalitaires irriguant tout le tissu social – famille, école, travail, cabinet du médecin et du psychologue –, indissociables des résistances qu’elles génèrent. En ce sens, Foucault dit que nous avons besoin du pouvoir pour changer les normes sociales et inventer des pratiques de liberté.»

À l’aide des concepts de «gouvernementalité» et de «biopouvoir», Foucault se penche aussi sur l’investissement politique des corps par différentes instances de pouvoir, qui cherchent à gérer les propriétés biologiques de la vie – santé, hygiène, natalité, sécurité, sexualité –, tant à l’échelle des populations que des individus.

«On le voit bien avec la pandémie actuelle de COVID-19, dit Marcelo Otero, alors  que des mesures publiques affectent nos manières d’être et nos comportements quotidiens, depuis les directives sur le port du couvre-visage et le lavage des mains, jusqu’à celles sur la distanciation physique entre les individus dans l’espace public et la vaccination.»

Sexualité et liberté

Une autre question occupe une place centrale dans l’œuvre de Foucault, celle des rapports entre pouvoir, liberté et sexualité. Dans ce domaine, Foucault fait une lecture politique du désir qui conteste le primat de la répression sur lequel reposent plusieurs théories sociologiques.

«Foucault ne nie pas la répression sexuelle, notamment à l’égard de l’homosexualité, mais il la replace dans un ensemble plus large de phénomènes, qu’il nomme le dispositif de la sexualité, observe le professeur. Depuis le 18e siècle jusqu’à nos jours, les sociétés modernes, estime Foucault, se sont davantage vouées à l’expression du sexe qu’à sa répression, multipliant les institutions et développant les savoirs, médical et psychiatrique, notamment, destinés à extirper sa vérité.»

Aujourd’hui même, poursuit Marcelo Otero, l’importance de la sexualité dans les sociétés occidentales ne cesse de se manifester de multiples façons. «Pensons à la création de départements de sexologie dans les universités, à la prolifération des sites pornographiques sur le web, à la multiplication des délits sexuels selon le droit, aux revendications identitaires autour du sexe et aux dénonciations massives de comportements reliés à la sexualité.»

Enfin, Foucault a contribué à dénaturaliser et à politiser la sexualité, montrant qu’elle est porteuse d’injonctions normatives (hétérosexualité, monogamie). Il a analysé en quoi le droit et la morale ont servi, au 19e siècle, à l’élaboration d’une norme du masculin et du féminin. Puis, il a appelé à une autre économie des corps et des plaisirs, ouvrant la voie aux études de genre.

Rayonnement international

L’œuvre du Foucault a connu un rayonnement international, notamment aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, en Italie et en Amérique latine. «Au Québec, ses travaux ont eu aussi une résonnance importante, en particulier dans les études en histoire et en criminologie, indique Marcelo Otero. Je pense, notamment, aux recherches du professeur du Département d’histoire de l’UQAM Jean-Marie Fecteau, décédé il y a quelques années. Des chercheurs d’autres domaines – sexologie, travail social, études littéraires – se sont aussi inspirés de sa pensée.»

Plus de 30 ans après la mort de Foucault, son œuvre demeure vivante, continuant d’être d’une grande utilité pour analyser divers phénomènes sociaux, croit le professeur. «Son brouillage des disciplines, à la fois déstabilisant et fécond, a contribué à renouveler les manières traditionnelles de penser le social, de philosopher et de faire de l’histoire. On constate chez lui une réhabilitation des petits récits, des histoires mineures, des faits en apparence ordinaires, des voix marginales, qu’il fait dialoguer sur un pied d’égalité avec les grands classiques, les événements créateurs d’époque et les personnages célèbres.»

Surtout, Foucault ne s’est pas contenté de bâtir une histoire de la folie, de la prison et de la sexualité. Il se demande aussi comment nous pouvons exister autrement, comment nous pouvons concrètement changer, aussi bien à titre individuel que collectif. «Foucault disait souvent qu’il était, au fond, un historien du présent. C’est la meilleure définition que l’on puisse donner du sociologue», conclut Marcelo Otero.

PARTAGER