Le nu qui choque dans l’histoire de l'art

Une thèse analyse des cas de censure et de controverse liés à l'exposition de nus entre 1945 et 1967.

7 Septembre 2021 à 8H48

On peut admirer le David de Michel-Ange à la Galleria dell'Accademia de Florence, en Italie. En 1965, une reproduction de la fameuse sculpture avait suscité un tollé... au centre d'achats Fairview Pointe-Claire!Photo: Getty Images

Des policiers qui confisquent une sculpture jugée inconvenante et qui perquisitionnent une galerie d'art pour saisir un dessin jugé obscène, un procès criminel et une condamnation: la thèse de Julie-Anne Godin-Laverdière (B.A. histoire de l'art, 2006; M.A. études des arts, 2010) pourrait inspirer une série policière campée dans le Montréal de l'après-guerre. La finissante, qui a soutenu sa thèse en histoire de l'art en juin dernier, s'est intéressée aux cas de censure et de controverse liés à l'exposition du nu dans l'art montréalais et torontois entre 1945 et 1967.

C'est au fil de ses lectures à la maîtrise – son mémoire portait sur les portraits de femmes et d'enfants peints entre 1920 et 1948 par trois artiste montréalais – que Julie-Anne Godin-Laverdière a déniché le sujet de sa thèse, codirigée par le professeur du Département d'histoire de l'art Dominic Hardy et Anna Hudson, de York University. «Plusieurs artistes relataient leurs difficultés pour exposer des nus et la censure dont ils étaient victimes, raconte la chercheuse. J'ai voulu étudier les discours et les rapports de force entourant ce sujet au moment de l'après-guerre, une période moins étudiée à cet égard en raison de l'essor de la peinture non figurative.»

Les cas de censure et de controverse ne touchant pas seulement la peinture, mais aussi la sculpture, la photographie, le dessin et l'affiche, la chercheuse a élargi son corpus. «Pour y inclure un artiste, il fallait minimalement qu'un article de la presse écrite fasse état de nus censurés ou d'une controverse suscitée par une exposition de nus», précise la chercheuse, qui a identifié 26 affaires d'intérêt – 13 à Montréal et 13 à Toronto – après avoir parcouru plus de 900 articles de journaux.

«Les lieux où sont survenus ces controverses se révèlent tantôt sans surprise – un musée ou une galerie d'art, par exemple – tantôt inusités, comme le centre d'achats Fairview Pointe-Claire!»

Julie-Anne Godin-laverdière

Finissante au doctorat en histoire de l'art

La censure comme modus operandi

Julie-Anne Godin-Laverdière a constaté que certains artistes avaient développé un mode opératoire menant à la censure et à l'intervention des policiers. «À Montréal, l'artiste dont le nom revient le plus souvent est le sculpteur Robert Roussil, note-t-elle. Inconnu du grand public en 1949, il installe sa sculpture intitulée La Famille sur le terrain extérieur du Musée des beaux-arts de Montréal. Mesurant un peu plus de trois mètres de hauteur, l'œuvre, imposante, montre un homme nu, debout. Une femme accroupie à ses pieds tient dans ses bras un enfant dont la tête se trouve à la hauteur du sexe masculin.»

À la suite de la plainte de l'un des mécènes du musée, la police municipale saisit l'œuvre et l'emporte au poste situé sur la rue Saint-Marc. «On a publié des articles satiriques sur l'événement, photos de l'embarquement de l'œuvre dans le fourgon municipal à l'appui, poursuit Julie-Anne Godin-Laverdière. Il y a même une photo d'un policier qui essaie de mettre un pagne autour de la taille du père de famille.»

Cet événement fait connaître Robert Roussil, qui, âgé de 25 ans, débute sa carrière. «Il refait ensuite le coup à quelques reprises», poursuit la chercheuse. En 1951, il installe sur la rue Sherbrooke une autre sculpture, La Paix, représentant un couple nu et enlacé au-dessus duquel on retrouve une colombe et un fœtus. La police demande de retirer l'œuvre. Deux mois plus tard, la même sculpture se retrouve devant chez Roussil, à Verdun. Encore une fois, la police et le conseil municipal lui demandent de la retirer. L'année suivante, il expose La Famille dans un parc à Verdun, puis d'autres nus sur son terrain. «Lorsqu'il déménage à Tourrettes-sur-Loup, dans le sud de la France, il apporte La Famille avec lui et l'installe sur la place du village, suscitant à nouveau la controverse. Il joue chaque fois l'innocent, se demandant pourquoi cela crée un tel scandale...»

Un procès criminel

Parmi les controverses survenues à Toronto, celle qui a le plus attiré l'attention de Julie-Anne Godin-Laverdière concerne Dorothy Cameron. Au printemps 1965, cette galeriste reconnue organise Eros '65, une exposition entièrement consacrée à l'art érotique, principalement constituée de peintures, de dessins et d'estampes. «Au lendemain du vernissage, la police effectue une perquisition, enlevant Lovers I de Robert Markle, un dessin représentant deux femmes nues enlacées. Une semaine plus tard, les policiers reviennent et saisissent six autres œuvres, dont quatre de Markle.»

Dorothy Cameron est poursuivie au criminel pour obscénité. «C'est la première galeriste canadienne poursuivie au Canada en vertu des nouvelles dispositions du code criminel, mis à jour en 1959, souligne Julie-Anne Godin-Laverdière. Avant cette refonte, c’était les règlements municipaux qui s'appliquaient en matière d'obscénité, ce qui revenait grosso modo à obtenir ou non la permission du chef de police...»

Durant le procès de Dorothy Cameron, le procureur de la Couronne affirme que ce ne sont pas les œuvres qui sont problématiques en soi, mais le fait de les agencer dans une même exposition.

La galeriste est reconnue coupable de sept chefs d'accusation. Elle porte sa cause en appel, mais perd de nouveau. Elle s'adresse ensuite à la Cour suprême, qui refuse de rouvrir le dossier, confirmant la validité du jugement de la Cour d'appel. «C'est ironique qu'elle ait été reconnue coupable pour le choix des œuvres présentées dans sa galerie, car, deux ans plus tôt, le galeriste voisin avait aussi présenté Lovers I de Robert Markle sans être inquiété», souligne la chercheuse. Dorothy Cameron est condamnée à payer une amende de 350 dollars, une somme importante à l'époque.

Protéger les enfants?

Julie-Anne Godin-Laverdière note que plusieurs transformations sociales surviennent au Québec durant cette période chevauchant la Grande Noirceur et la Révolution tranquille, et que différentes visions du monde, de l'art ou de la morale s'entrechoquent.

«Il y a une certaine forme d'hypocrisie chez les censeurs, car il ne faut pas oublier que malgré l'emprise de l'Église, Montréal est pratiquement la "Las Vegas du Nord" dans les années 1940 et 1950. On peut assister aux spectacles de striptease de Lily St-Cyr et les images de pin-up ont la cote.»

Ce qui suscite ces controverses autour du nu dans l'espace public, c'est en partie le débat entourant l'accès aux œuvres d'art pour les enfants, estime la chercheuse. «Certains pensent que l'on doit éduquer les enfants aux œuvres d'art, incluant le nu, afin de les introduire à la "beauté du monde", tandis que d'autres, au contraire, veulent à tout prix "protéger" les enfants de cette influence "néfaste"», illustre-t-elle.

En 1965, au centre d'achats Fairview Pointe-Claire, le propriétaire du magasin Simpsons installe trois reproductions grandeur nature d'œuvres d’art, dont le David de Michel-Ange. «Le David créé un scandale, on le retire de l'exposition afin de "protéger les enfants", mais pourtant, au même endroit, une exposition de dessins, comptant trois nus, ne crée aucun remous.» Deux poids, deux mesures?

À la défense des œuvres et des gens

Après avoir analysé les discours entourant les 26 cas montréalais et torontois dans les premiers chapitres de sa thèse, la chercheuse consacre la dernière partie à l'argumentaire de la défense lors des deux procès de Dorothy Cameron. «L'objectif des avocats était de démontrer que l'érotisme et le nu font partie intégrante de l'histoire de l'art», note-t-elle. La stratégie n'a visiblement pas fonctionné.

La chercheuse souligne que les artistes et le milieu culturel se sont rassemblés pour défendre les artistes et les œuvres lors de ces controverses. «Quelques mois après la confiscation initiale de La Famille, le libraire et écrivain Henri Tranquille a organisé "le procès d'un sans-culotte", en référence au pagne qu'on avait installé sur la sculpture de Roussil. C'était un procès parodique auquel ont participé des personnalités de la radio, du théâtre et du milieu littéraire.»

Après avoir passé les archives montréalaises et torontoises au peigne fin, Julie-Anne Godin-Laverdière aimerait répéter l'expérience à Vancouver, à Regina ou au Nouveau-Brunswick. «J'ai relevé, au fil de mes lectures, des cas de censure ou de controverse dans ces trois endroits et j’espère pouvoir y poursuivre mes recherches», conclut-elle.

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