La mer, lieu de vie et de mort

Dans le cadre d’une exposition solo à la Galerie de l’UQAM, l’artiste Enrique Ramírez met en lumière un épisode troublant de la dictature chilienne.

15 Novembre 2021 à 17H25

La pièce phare de l’exposition, le triptyque Los durmientesLes dormants (2014), fait référence à un épisode horrible de la dictature militaire: les opposants au régime de Pinochet, certains encore vivants au moment des faits, étaient largués dans la mer du haut d’un hélicoptère. 
Photo :Nathalie St-Pierre

La Galerie de l’UQAM présente la première exposition individuelle de l’artiste Enrique Ramírez au Canada, laquelle réunit une douzaine de ses œuvres: vidéos, photos, textes, objets et présence sonore. Intitulée Êtres/lieux, elle pose un regard sensible sur les événements survenus lors de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990) et sur la crise migratoire actuelle en Europe, le tout vu à travers le prisme de la mer et de la disparition.

Par cette exposition, la Galerie a voulu rendre hommage à la diaspora chilienne du Québec, dont la plupart des membres ont fui le pays durant le régime dictatorial. «Présenter le travail d’un artiste comme Enrique Ramírez, c’est notre manière de dire que l’on s’intéresse à l’histoire de cette communauté», relève sa directrice, Louise Déry, qui agit également à titre de cocommissaire de l’exposition avec Marta Gili.

«Enrique Ramírez a un propos très humaniste, souligne la directrice. C’est un artiste engagé, ancré dans une pratique artistique touchant plusieurs médiums et porté par sa culture chilienne, mais aussi par l’histoire des autres peuples victimes d’oppression et de régimes totalitaires. Ses œuvres parlent à des êtres humains, c’est l’une de ses forces.»

C’est la deuxième fois que l’artiste, qui jouit d’une importante reconnaissance internationale, expose à la Galerie de l’UQAM. En 2018, Enrique Ramírez faisait partie de l’exposition collective Soulèvements, qui traçait les différentes formes de soulèvements des peuples – agitations politiques, émeutes ou révoltes– à travers leurs représentations artistiques.

Né au Chili en 1979 sous la dictature de Pinochet, Enrique Ramírez évoque dans son travail les personnes disparues, tuées par le régime et souvent jetées à la mer. La pièce phare de l’exposition, le triptyque Los durmientes/ Les dormants (2014), fait référence à un épisode horrible de la dictature militaire: les opposants au régime de Pinochet, certains encore vivants au moment des faits, étaient largués dans la mer du haut d’un hélicoptère. En l’absence de sépultures pour pleurer ces vies enlevées dans la terreur, «la mer devient pour les familles des disparus un cimetière et un lieu de mémoire et de deuil», explique Louise Déry.

Biographie de l'artiste

Enrique Ramírez vit et travaille à Paris et à Santiago. L’artiste a étudié la musique populaire et le cinéma au Chili avant de rejoindre en 2007 le Fresnoy – Studio national des arts contemporains (Tourcoing, France). Il a obtenu, en 2013, le Prix des amis du Palais de Tokyo de Paris et, en 2014, le Prix LOOP Fair (Barcelone).

Enrique Ramirez a exposé au Palais de Tokyo, au Centre Pompidou, à l’Espace Culturel Louis Vuitton et au Grand Café – Centre d’art contemporain à Saint-Nazaire, en France, à la IXe Biennale internationale d’art de Bolivie, au Museo Amparo, à Puebla, au Mexique, au Museo de la Memoria y los Derechos Humanos, à Santiago, au Chili, et au Centre Culturel MATTA, à Buenos Aires, en Argentine. En 2017, il a participé à l’exposition Viva Arte Viva dans le cadre de la 57e exposition internationale de la Biennale de Venise. En 2020, il a été finaliste du Prix Marcel Duchamp (Paris).

Son exposition Jardins migratoires a été présentée durant l’été 2021 à l’École nationale supérieure de la photographie et faisait partie de la programmation des Rencontres de la photographie d’Arles. L’artiste est représenté par la galerie Michel Rein (Paris, Bruxelles) et par la galerie Die Ecke Arte Contemporáneo (Santiago).

Scénarisée et réalisée par Enrique Ramírez, la vidéo met en scène l’acteur célèbre Alejandro Sieveking, décédé en 2020. On le voit marchant de manière solennelle sur la plage, un poisson dans les mains. «Je me souviens de ma grand-mère qui dormait, puis au réveil, jetait une photo noir et blanc de quelqu’un de la famille. C’était comme le faire disparaître», raconte-t-il en voix hors champ. Selon Louise Déry, les poissons rappellent, en quelque sorte, les personnes disparues. «Leurs corps continueraient leur vie biologique à travers celle des poissons qui les ont mangés. Ce n’est pas morbide du tout, cela signifie que la vie se poursuit et que l’on doit garder espoir», souligne-t-elle.

Le journaliste de Radio-Canada et spécialiste de l'Amérique latine Jean-Michel Leprince s’est entretenu avec Enrique Ramirez au sujet du triptyque, lors du passage de l’artiste à Montréal dans le cadre du vernissage de l’exposition. Louise Déry a aussi été interviewée. On peut revoir en ligne l’entrevue diffusée dans le cadre du Téléjournal du 4 novembre dernier.

Plus loin dans la salle de la Galerie, la vidéo El mundo se esta siempre vendo/ Le monde s’en va toujours (2009) présente une femme debout dans une fontaine, les pieds dans l’eau. «L’idée de l’œuvre, c’est que cette femme attend le retour éventuel d’un membre de sa famille, tel que l’ont fait d’autres femmes de toutes les générations: épouses, mères et grands-mères des disparus», précise la directrice.

Réalisée en collaboration avec les étudiantes et étudiants de l’École nationale supérieure de la photographie, située à Arles, en France, la vidéo Jardins migratoires (2021) aborde le thème du déracinement. Parmi les personnages à l’écran, on peut voir un vieil homme portant un arbre sur son dos. «Encore une fois, on retrouve la notion d’espoir dans l’œuvre de Ramírez, note Louise Déry. Malgré les difficultés que l’on peut imaginer à fuir son pays pour différentes raisons, l’artiste exprime le fait qu’il est possible, ensuite, de s’enraciner à nouveau dans un nouvel endroit.»

Toujours sur le thème du déracinement, la série de photos Calais (2009) propose une incursion dans le quotidien de migrants regroupés dans un camp situé dans cette ville française frontière avec l’Angleterre. Les abris de fortune immortalisés par l’artiste témoignent des conditions inhumaines dans lesquelles vivent ces personnes venues du Moyen-Orient et d’Afrique en quête d’un monde meilleur.

De manière plus poétique, la vidéo Un homme sans image (2020) montre l’image d’un homme flottant dans la mer grâce à une voile. La mer devient ici une mère nourricière, un lieu de tous les possibles, une surface sans limites pour aller de l’avant.

Parmi les œuvres d’Enrique Ramírez, autres que les vidéos et photos, on peut voir La Montaña (2021). Constituée d’une voile de bateau, cette œuvre constitue une sorte d’hommage au père de l’artiste, un fabricant de voiles. Le titre de l’œuvre fait quant à lui référence au nom du voilier à bord duquel un groupe de zapatistes a voyagé vers l’Europe afin de dénoncer le colonialisme.

America bajo el agua/ L’Amérique sous l’eau (2018) prend l’allure d’un récipient rempli d’eau. En l’examinant de plus près, le public s’aperçoit que l’œuvre représente la forme du continent sud-américain. Le continent abrite près d’un tiers des ressources en eau de la planète, apprend-on en lisant le cartel, alors que la population latino-américaine n’y a que très peu accès. Comme au Chili, où l’eau appartient à de grandes entreprises privées.

L’exposition, qui se déroule jusqu’au 18 décembre prochain, a été organisée en collaboration avec l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) d’Arles et sa directrice, la cocommissaire Marta Gili.

Catalogue à paraître

La parution de l’ouvrage accompagnant l’exposition Enrique Ramírez. Êtres/lieux est prévue pour 2022. Le livre sera coédité par la Galerie de l’UQAM et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP). Édité en version trilingue (français, anglais et espagnol), il comprendra une documentation complète de l’exposition montréalaise et de son itération française, Jardins migratoires, présentée à l’ENSP, ainsi que des essais de Louise Déry, sur le concept d’image manquante, de Marta Gili, en dialogue avec Enrique Ramírez, et de Nelly Richard, une théoricienne culturelle chilienne et spécialiste de l’art contemporain pendant et après le régime dictatorial de Pinochet.

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