Immersion sonore avec un journaliste

Une série de balados vise à mieux comprendre le travail quotidien à l'ère du journalisme multiplateforme.

10 Septembre 2021 à 12H28

Illustration: Agence Code

À l'amorce du balado Occuper et préoccuper l'oreille citoyenne, l'auditeur habitué au genre remarquera immédiatement une différence: il n'y a pas de narration. L'effet est à la fois saisissant et déstabilisant. «Il s'agit d'une démarche d'ethnographie sonore, explique la professeure de l'École des médias Chantal Francoeur. C'est un projet de recherche-création visant à revisiter les formats journalistiques audio et à témoigner des conditions dans lesquelles une nouvelle est produite en fournissant plusieurs niveaux d'information sonore.»

Dans ce balado, nous sommes les témoins privilégiés d'une journée de travail particulièrement bien remplie dans la vie d'un reporter de la radio de Radio-Canada. «Nous partageons son quotidien, mais plus encore: nous entrons également dans sa tête et dans son corps», souligne Chantal Francoeur, qui fut, elle aussi, journaliste pendant près de 15 ans à Radio-Canada.

La démarche journalistique est ainsi décortiquée. On comprend mieux le processus de création d'un reportage, mais aussi les réflexions éthiques et déontologiques auxquelles le journaliste est confronté durant une journée-type. «Le travail journalistique est très échevelé avant d'en arriver au reportage qui sera diffusé. Pour un reporter, c'est difficile d'expliquer ce qu'il est en train de faire pendant qu'il le fait. Voilà pourquoi il est précieux d'avoir pu convaincre un journaliste non seulement d'être suivi pas à pas durant une journée de travail, mais aussi de se confier à différents moments pour commenter son travail et livrer ses réflexions en temps réel, souligne la professeure. Nous assistons à une véritable mise à nu journalistique, à laquelle participent également les voix et les bruits en arrière-plan, de même que les silences.»

Décliné en quatre épisodes

On apprend au fil du premier épisode que le journaliste en question est Davide Gentile, qui couvre le beat santé pour le radiodiffuseur public. «Il savait que ce jour-là, il y aurait le dévoilement d'un rapport d'experts sur l'aide médicale à mourir et que cela donnerait du bon matériel pour mon projet de recherche-création», raconte Chantal Francoeur.

Le résultat a été au-delà de ses espérances. «La récolte sonore est plus abondante que ce que j'avais anticipé», se réjouit la chercheuse, qui croyait au départ ne produire qu'un seul épisode. «Cela a mené à la production de trois autres épisodes et à la rédaction de deux articles scientifiques que je viens de soumettre pour publication», ajoute-t-elle. 

Alors que le premier épisode (qui a donné son nom au balado) est un condensé de la journée complète du reporter, le deuxième épisode, intitulé «Maître du travail fragmenté», se penche plus spécifiquement sur la nature du journalisme post-convergence. «Il faut constamment passer d’une tâche à l’autre, note la chercheuse. La collecte d'information se déroule en même temps que l'organisation du reportage, et le journaliste continue à suivre l'actualité en direct et à prévoir ses interventions sur différentes plateformes, sans jamais négliger les préoccupations déontologiques.»

Dans le troisième épisode, intitulé «Formater pour multiplateformer», on en apprend davantage sur les méthodes que le journaliste utilise afin de maîtriser cette fragmentation du travail. «Pour réussir à passer à travers sa journée, il a besoin d'organiser et de formater toutes les informations qu'il collecte», explique Chantal Francoeur.

Le dernier épisode, «À corps perdu», s'attarde sur le fardeau physique et émotionnel du travail journalistique, qu'on a tendance à oublier ou à escamoter, note la chercheuse. «Au fil de la journée, on ressent la très grande fatigue du journaliste, mais aussi son grand investissement émotif, physique et intellectuel.» Davide Gentile ne se gêne pas pour le dire: selon lui, le niveau d'adrénaline que lui procurait son métier il y a 20 ans a doublé avec la convergence et le multiplateforme. «La charge de travail a augmenté», reconnaît-il.

Utile pour la relève

Les quatre épisodes du balado Occuper et préoccuper l'oreille citoyenne, disponibles sur CHOQ.ca et sur SoundCloud, constituent une véritable mine d'or pour les aspirants journalistes du programme de l'École des médias. «C'est notamment pour partager son quotidien avec la relève que le journaliste de Radio-Canada a accepté d'être suivi», souligne avec reconnaissance Chantal Francoeur.

La professeure compte répéter l'expérience et produire d'autres ethnographies sonores dans le milieu de l'information. «J'aimerais, par exemple, me rendre dans la salle de rédaction d'un journal hebdomadaire local. Le matériel sonore recueilli risque d'être différent d'un endroit à l'autre», conclut-elle. Un projet à suivre!

On peut découvrir d'autres balados réalisés par des membres de la communauté universitaire sur le site balados.uqam.ca.

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