Habiter un écoparc industriel

Le développement du secteur Assomption Sud–Longue-Pointe fait l'objet d'un exercice de concertation inédit.

4 Novembre 2021 à 9H46

Le développement du secteur Assomption Sud–Longue-Pointe fait l'objet d'un exercice de concertation inédit. Le secteur est délimité par l'avenue Souligny, la gare de triage Longue-Pointe du Canadien National (CN), l'autoroute 25 et les installations portuaires.
Photo :Observatoire des milieux de vie urbains

Après s'être intéressé à l'interface entre le Vieux-Montréal et le Vieux-Port, l'an dernier, l'Observatoire des milieux de vie urbains (OMV) a obtenu le mandat de mener une recherche partenariale dans le secteur Assomption Sud–Longue-Pointe, dans l'est de l'île de Montréal. «La Ville de Montréal souhaite que ce territoire évolue vers un écoparc industriel, en misant sur une meilleure cohabitation des usages et une meilleure intégration des activités industrialo-portuaires», souligne Priscilla Ananian, qui dirige l'OMV.

La professeure du Département d'études urbaines et touristiques de l'ESG UQAM et son équipe ont amorcé cette recherche-action à l'invitation du Service de développement économique de la Ville de Montréal. «Le financement de notre projet est assuré par Mitacs, le CRSH et la Ville de Montréal», précise la chercheuse.

Un territoire habité

La Ville de Montréal travaille à l'élaboration d'un plan directeur afin d'assurer la cohérence du développement du pôle d'emploi sur les terrains vacants ou en friche du secteur Assomption Sud–Longue-Pointe, qui couvre une superficie d'environ 390 hectares, délimité par l'avenue Souligny, la gare de triage Longue-Pointe du Canadien National (CN), l'autoroute 25 et les installations portuaires. «L'objectif de la Ville de Montréal est de faire du développement industriel durable au sein de cet écoparc», précise Priscilla Ananian.

La complexité du projet de revitalisation de ce secteur tient à plusieurs facteurs. «Il faut tenir compte des intérêts de tous ceux et celles qui y sont déjà établis, c'est-à-dire les quelque 1300 résidents des quartiers résidentiels Haig-Beauclerk et Guybourg, ainsi que ceux des quartiers à proximité, de même que quelques dizaines d'entreprises ayant chacune leurs impératifs économiques, souligne la professeure. À ces parties prenantes, il faut ajouter la base militaire de Longue-Pointe, les entreprises locataires d'espaces dans le Port de Montréal et ce dernier, qui ont tous un impact sur la dynamique à l'œuvre dans le secteur.»

«L'objectif de la Ville de Montréal est de faire du développement industriel durable au sein de cet écoparc.»

Priscilla Ananian

Professeure au Département d'études urbaines et touristiques de l'ESG UQAM

Dans le contexte du déploiement de l'écoparc, le Service de développement économique de la Ville a mis sur pied une instance de concertation réunissant tous les acteurs impliqués dans le processus, une première à Montréal. «Situé à l'ouest, le quartier Viauville n'est pas inclus officiellement dans la planification de la Ville de Montréal, mais ses résidents sont associés à la démarche de concertation, car les nuisances pouvant être causées par les entreprises industrialo-portuaires les touchent de près», précise Priscilla Ananian.

Cette instance de concertation est incontournable, car la Ville possède peu de terrains dans ce secteur. «Contrairement à d'autres endroits sur l'île de Montréal, il n'y a pas un ou deux propriétaires fonciers privés, mais plus d'une quarantaine, note la chercheuse. Pour réaliser sa vision d'un écoparc industriel, la Ville doit amener ces propriétaires ainsi que les résidents à la développer avec elle.»

Aménagements ville-port-industries

Dans un premier temps, des stagiaires Mitacs inscrits dans les programmes conjoints UQAM-INRS à la maîtrise ou au doctorat en études urbaines ont effectué une revue de littérature à l'échelle nationale et internationale sur les stratégies de gestion et de cohabitation des usages industrialo-portuaires avec les milieux de vie. Parmi ces stratégies de mitigation, on note, par exemple, l'aménagement d'une zone tampon, d'une zone végétalisée, d'un mur antibruit, d'un belvédère, ou même la mise en lumière des installations portuaires. «Il s’agit souvent de dispositifs ponctuels qui n'intègrent pas vraiment les considérations fonctionnelles et identitaires des lieux dans une démarche intégrée de planification urbaine, analyse Priscilla Ananian. Et rien n'est clé en main, transposable pour le projet de la Ville de Montréal.»  

Le concept d'écoparc industriel

L'équipe de l'OMV a étudié l'aménagement de 134 écoparcs industriels dans le monde basés sur les principes d'écologie industrielle et de développement durable: réduction des impacts environnementaux, gestion efficace et responsable des ressources, symbiose entre les différentes industries et optimisation des bénéfices pour les collectivités, explique Priscilla Ananian. «Il y a peu d'exemple d'écoparcs industriels comportant des secteurs résidentiels, car les écoparcs sont souvent situés à l'extérieur des villes, remarque la professeure. Les questions de mitigation des nuisances, de concertation et d'inclusion des communautés locales sont donc soit absentes des définitions, soit peu explorées.»

«La fragmentation du foncier rend essentiels les processus de concertation et de mobilisation des parties prenantes pour pouvoir faire émerger une vision partagée et réaliser un projet cohérent, intégré et socialement acceptable.»

Le secteur Assomption Sud–Longue-Pointe se démarque par une grande diversité urbaine avec sa base militaire, ses enclaves résidentielles, sa gare de triage, son port, ses industries. «Cela exige de confronter les objectifs de développement urbain aux enjeux de cohabitation entre usages et usagers, observe la chercheuse. La fragmentation du foncier rend essentiels les processus de concertation et de mobilisation des parties prenantes pour pouvoir faire émerger une vision partagée et réaliser un projet cohérent, intégré et socialement acceptable.»

L'évolution historique du secteur

L'équipe de Priscilla Ananian a consulté de nombreux documents d'archives afin de retracer les différentes phases de développement du secteur Assomption Sud–Longue-Pointe. «Entre 1800 et 1900, il s'agissait surtout d'un territoire agricole, mais on notait déjà la présence de résidences de villégiature en bordure du fleuve, raconte la professeure. Puis, entre 1900 et 1950, on a assisté à l'industrialisation du secteur et à la formation des faubourgs dédiés aux logements ouvriers. Il subsistait encore de nombreux espaces verts sur le territoire, mais ceux-ci ont été accaparés par les industries lors de l'essor métropolitain et la création des infrastructures de transport, comme le métro et le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine, entre 1950 et 1980.» À partir de 1980, les activités industrielles et portuaires s'y sont consolidées et, en 2017, l'administration Coderre avait proposé de faire du secteur la Cité de la Logistique.

«La fonction résidentielle et la fonction industrielle ont toutes deux une légitimité historique sur le territoire, puisqu'elles font partie intégrante de son évolution.»

Cette ligne du temps a permis à l'équipe de Priscilla Ananian de dégager certains constats. «La fonction résidentielle et la fonction industrielle ont toutes deux une légitimité historique sur le territoire, puisqu'elles font partie intégrante de son évolution, note d'abord la chercheuse. Les espaces ouverts et naturels ont joué un rôle important de zone tampon entre ces tissus résidentiels et industriels pendant de nombreuses d'années, mais une réglementation trop permissive a failli à les préserver au fil du développement industriel.»

Afin de relever les défis de transformation du territoire, et pour impliquer les citoyens dans l'identification des enjeux, une consultation publique a été tenue par l'Office de consultation publique de Montréal (OCPM) sur la vision de développement économique et urbain du secteur.  

Façonner les espaces ouverts

La prochaine étape de l'équipe de l'OMV consiste à accompagner (à titre d'observatrice non participante) l'instance de concertation mise sur pied par le Service de développement économique de la Ville de Montréal en vue de l'élaboration, puis de la mise en œuvre de ce nouvel écoparc industriel. 

Au cours des prochains mois, l'équipe de l'OMV procédera à une cartographie afin de cibler les espaces et terrains qui pourraient faire l'objet d'aménagements à l'interface du résidentiel et de l'industriel. «Si on souhaite réfléchir au secteur comme un milieu de vie pour toutes et tous, il faut être ouverts à l'idée que des espaces publics et privés puissent être aménagés en espaces ouverts accessibles, afin que les résidents, mais aussi les travailleurs, puissent en profiter», explique la professeure.

«Si on souhaite réfléchir au secteur comme un milieu de vie pour toutes et tous, il faut être ouverts à l'idée que des espaces publics et privés puissent être aménagés en espaces ouverts accessibles, afin que les résidents, mais aussi les travailleurs, puissent en profiter.»

Son équipe a constaté ici et là des «lignes de désir»: des sentiers tracés graduellement par érosion à la suite du passage répété de piétons ou de cyclistes. «Ces lignes constituent un bon point de départ pour identifier les espaces intéressants permettant de reconnecter le tissu urbain», souligne-t-elle, en espérant également que les industriels contribueront à l'amélioration, à la sécurisation et à l'embellissement de leurs interfaces tout en réduisant les nuisances que leur entreprise peut générer dans le secteur.

En s'appuyant sur cette cartographie, son équipe souhaite demander aux propriétaires d'entreprises s'ils seraient ouverts à ce que des espaces partagés servent de zone tampon et, en quelque sorte, de mesures de mitigation pour contrebalancer les nuisances potentielles de leurs activités sur les résidents. «Ensuite, nous organiserons des ateliers de co-création entre travailleurs et résidents pour qu'ils nous soumettent des propositions afin d'aménager ces espaces communs. Que ce soit un mur végétalisé, la sécurisation d'une intersection ou une aire de repos, toutes les idées seront étudiées. Si chaque entreprise accepte de mettre en œuvre ne serait-ce qu'une mesure mineure, cela contribuera à améliorer la qualité de vie sur le territoire.» Un dossier à suivre!

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