S’ouvrir au monde pour créer

La professeure du Département d’études littéraires Isabelle Miron dirige un essai sur les liens entre la création et le voyage.

21 Octobre 2021 à 11H41

Voyage artistique au Népal en 2017 dans le cadre du projet de recherche-création «Récit nomade». Photo: Isabelle Miron 

Fouler le sol d’un nouveau pays est une expérience des plus exaltantes. «En voyageant, nous sommes dans un état d’ouverture, conscients de tous les détails et subtilités de notre parcours», illustre l’écrivaine et professeure du Département d’études littéraires Isabelle Miron. Elle a publié en septembre 2021 un nouvel ouvrage, L’état nomade (éditions L’instant même), portant sur l’état particulier de présence et de relation au monde dans lequel le voyage – mais aussi la création et la méditation – nous plonge. «C’est un instant indescriptible, un moment de suspension où surgit l’inconnu, un univers de possibles à explorer», précise la professeure qui raconte sa propre expérience dans son livre, en plus d’expliquer comment elle enseigne cette approche d’ouverture dans ses cours de création littéraire et de création et méditation. «Après l’avoir expérimenté à maintes reprises, j’ai eu envie d’approfondir mes recherches sur le sujet et de transmettre mes connaissances aux étudiantes et étudiants.»

Selon Isabelle Miron, cette expérience n’est pas intellectuelle et fait plutôt appel aux sens. «C’est une expérience intime et sensible du vivant, souligne-t-elle. Tous les humains l’expérimentent, mais ont tendance à l’oublier. Les bébés, par exemple, explorent le monde de cette manière tout en étant en relation constante avec celui-ci.» Chaque personne peut ainsi expérimenter cet état, sans attendre de résultats. Nul besoin non plus d’être doté d’un talent spécifique. «Si ce n’est celui de pouvoir respirer l’air qu’offre notre écosystème», rappelle la professeure dans son essai.

Se plonger dans un tel état amène l’individu à entrer plus facilement en relation – en reliance, comme le mentionne la professeure – avec les autres et l’environnement. «L’état nomade est un état où le corps, le souffle, la conscience et le cœur sont en relation dynamique avec le milieu environnant, sans hiérarchie, écrit Isabelle Miron. Il émerge de cette attention aux éléments qui me composent (terre, eau, feu, air, espace), qui sont également ceux qui composent tout ce qui vit sur Terre.»

Comment Isabelle Miron s’est-elle intéressée au sujet? «Je voyage depuis ma tendre enfance, relate-t-elle. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je suis en contact avec cet état de manière plus étroite et fréquente que d’autres personnes, par exemple.» La méditation, que la professeure pratique depuis 30 ans, est aussi un bon outil pour mieux comprendre et prendre conscience de l’état nomade. «Cela me permet de le voir, de le comprendre et de le déployer, explique-t-elle. Être attentif aux phénomènes mentaux et physiques nous aide à tisser des liens avec le milieu, la nature, les vivants et les non vivants. Nous faisons partie d’un écosystème et nous l’oublions souvent en tant qu’occidentaux.»

Partage d’expériences artistiques

L'image de la première de couverture de L'état nomade a été réalisée par le doctorant en études et pratiques des arts Jean-François Lacombe.

L’ouvrage dirigé par Isabelle Miron comprend aussi 16 autres textes – Récits nomades – rédigés par des artistes provenant de différentes disciplines et qui ont une relation particulière au voyage. «Chaque personne décrit comment elle est entrée en contact avec l’état nomade dans son processus de création et selon son médium artistique», précise la professeure.

Catherine-Alexandre Briand (M.A études littéraires, 2018) a entrepris un voyage d’un an à bord d’un véhicule récréatif, au cours duquel elle a dû apprivoiser le vide pour pouvoir écrire. «Nous avons pris le risque du rien, le risque du vide, écrit-elle dans son récit. Fini la rentabilisation du temps, la connexion constante aux réseaux de communication, la boulimie de nourriture et d’images.» C’est en 2016, lors d’un séjour en Angleterre, que la chorégraphe, danseuse et doctorante en études et pratiques des arts Josiane Fortin (M.A. danse, 2016) s’est initiée à la pratique de la météorologie du corps (Body Weather), «un travail corporel s’inscrivant dans la nature, au cœur d’environnements diversifiés.» Au cours de différents stages, elle participe à une série d’épreuves initiatiques. «Lorsqu’une nuée d’insectes s’est posée sur moi et que je m’efforçais de continuer à me mouvoir calmement dans l’extrême lenteur ou lorsque j’étais plongée de la tête aux pieds dans l’eau d’un fleuve, la peau toute frissonnante et transie par le froid, je réalisais que je n’avais d’autre choix que de consentir à la contamination, l’invasion, l’infiltration», écrit la chorégraphe.

Il n’est pas nécessaire de voyager pour se connecter aux autres et prendre conscience de son environnement. Patsy Van Roost (D.E.S.S. design d'événements, 2010), aussi appelée la fée du Mile-End, est une artiste qui a plutôt choisi d’investir sa communauté, raconte Isabelle Miron. «Elle a une manière de vivre particulière, comme si elle était constamment en voyage, toujours en reliance, en lien avec l’autre. Pas besoin d’aller à Tombouctou pour vivre ça!» Patsy Van Roost fabrique des dispositifs à travers lesquels l’autre crée l’œuvre. «Des pochettes installées sur des clôtures de maison exposant la recette d’amour de ses habitants, une phrase qui sera complétée sur le trottoir, une fiche qui recueillera un souvenir, etc.», relate l’artiste dans son récit.

Voyages de création

Plusieurs des artistes ayant collaboré à l’ouvrage ont participé au projet de recherche-création «Récit nomade», qui s’intéressait à la problématique des récits de voyage artistiques. De L’Isle-aux-Grues à l’Île verte, en passant par le Népal, les artistes ont témoigné de leurs expériences de voyage sur un site web. «Ces rencontres ont été enrichissantes et toutes les personnes participantes m’ont beaucoup nourrie dans mes recherches, note Isabelle Miron. Le livre me permet de clore l’aventure, bien que je m’intéresse encore à ce sujet qui est au cœur de ma vie.»

Un troisième chapitre de l’ouvrage est consacré à l’enseignement de l’état nomade à l’université. Revenir au sens et au vivant demande toutefois de revoir la méthode d’enseignement préconisée dans l’éducation supérieure, remarque Isabelle Miron. «L’idée est de sortir du cadre disciplinaire et discipliné qu’installe l’université, qui dévalue le plus souvent le corps, l’émotion, l’intuition et l’invisible.» Selon la professeure, il faut sortir de «la pensée qui sépare nature et culture, sortir des catégories, des disciplines, afin de décloisonner, d’aller à l’indiscipline

Isabelle Miron souhaite que son ouvrage incite les lectrices et lecteurs à améliorer leur rapport au vivant et à la nature. «Expérimenter l’état nomade implique un rapport éthique à la vie et au vivant; il encourage à poser des actions, nous ne sommes pas dans la passivité, martèle la professeure. Il est possible de contribuer à bâtir un monde plus sain en faisant sa part, un geste à la fois.»

L’état nomade est paru dans la collection Exploratoire des éditions L’instant même, collection dirigée par la chargée de cours du Département de sciences des religions Geneviève Pigeon.

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