Éco-anxiété et engagement citoyen

Les sentiments de peur et de détresse peuvent se transformer en moteur d’action pour protéger l’environnement.

26 Octobre 2021 à 11H42

Série En vert et pour tous
Projets de recherche, initiatives, débats: tous les articles qui portent sur l'environnement.

Plus de 300 000 personnes, dont de nombreux jeunes, ont manifesté pour le climat dans les rues du centre-ville de Montréal, le 27 septembre 2017.
Photo: Martin Ouellet-Diotte/AFP

Selon les résultats d’un sondage Ipsos publiés dans La Presse le 16 octobre dernier, 59 % des Canadiens âgés de 18 à 29 ans éprouvent de la peur face aux changements climatiques et à peine 24 % estiment que le gouvernement fédéral en fait assez pour lutter contre ces changements.

«Nous vivons une crise socio-écologique sans précédent et les changements climatiques en sont l’une de ses manifestations les plus connues, observe la professeure associée de l’Institut des sciences de l’environnement Anne-Sophie Gousse-Lessard (Ph.D. psychologie, 2016). Ces bouleversements représentent un défi important pour la santé psychologique et le bien-être des individus et des communautés parce qu’ils génèrent des sentiments de peur, de tristesse, de colère, d’impuissance, voire de détresse, tous associés au phénomène de l’éco-anxiété.»

La professeure a reçu une subvention du CRSH pour un projet de recherche intitulé «Éco-anxiété et engagement citoyen: comment transformer la détresse en moteur d'action pour la planète». Le but général du projet, explique Anne-Sophie Gousse-Lessard, est d’explorer la relation entre l'éco-anxiété et l'engagement citoyen en matière d'environnement chez les jeunes Québécoises et Québécois âgés de 18 à 35 ans. «Nous voulons examiner comment s’exprime le sentiment d'éco-anxiété et quelles sont les stratégies d'autorégulation ou d’adaptation  que ces jeunes adultes utilisent pour y faire face. Nous analyserons également comment ces stratégies sont associées au bien-être psychologique et à l'engagement citoyen, et évaluerons les bienfaits de l'engagement sur le bien-être.»

Pour ce faire, la chercheuse et son équipe mèneront des entretiens avec une quinzaine de jeunes vivant de l’éco-anxiété et qui sont engagés à des degrés divers dans la défense de l’environnement. «Nous voulons avoir un éventail de jeunes préoccupés à différents niveaux par la crise écologique et qui ont à cœur la cause environnementale», note Anne-Sophie Gousse-Lessard. Un comité de suivi a été formé, composé de membres de diverses organisations, qui aideront à recruter des jeunes. Le deuxième volet de la recherche comprendra une enquête en ligne auprès d’un échantillon plus large de personnes. Le questionnaire portera, notamment, sur les sources de l’éco-anxiété, les liens entre les émotions ressenties et les stratégies d’adaptation utilisées qui influencent le bien-être psychologique.

«Depuis deux ans, le nombre de recherches sur ce sujet a explosé. Des chercheurs sont actuellement en train d’établir des échelles permettant de mesurer les degrés d’éco-anxiété et de concevoir des outils pour les valider.»

Anne-Sophie Gousse-Lessard,

Professeure associée à l'Institut des sciences de l'environnement

Un nouveau problème de santé publique

Présentée comme un nouveau problème de santé publique, l’éco-anxiété attire de plus en plus l’attention des scientifiques. Aux États-Unis, dans un rapport paru en 2017, intitulé Mental Health and our Changing Climate: Impacts, Implications, and Guidance, l’American Psychological Association (APA) insistait sur les relations entre les bouleversements climatiques et le bien-être psychique des gens.

Selon la professeure, l’éco-anxiété est devenue depuis quelques années un sujet incontournable de la recherche scientifique. «Jusqu’à présent, la plupart des études se sont intéressées aux effets des changements climatiques sur la santé physique des individus et sur la santé psychologique de ceux ayant directement vécu des catastrophes naturelles. Cependant, vivre dans l'attente d’un désastre environnemental appréhendé à l’échelle planétaire peut engendrer un sentiment de peur ou d’angoisse chronique.»

En collaboration avec Maxime Boivin, de l’Institut national de santé publique du Québec (INSP), qui codirige avec elle le projet de recherche, Anne-Sophie Gousse-Lessard a mené une recension des écrits sur l’éco-anxiété. «Depuis deux ans, le nombre de recherches sur ce sujet a explosé. Des chercheurs sont actuellement en train d’établir des échelles permettant de mesurer les degrés d’éco-anxiété et de concevoir des outils pour les valider.»

Des efforts sont aussi déployés pour mieux conceptualiser le phénomène, dont les définitions varient selon les écoles de pensée. Chose certaine, la peur et le sentiment d’inquiétude augmentent, en particulier chez les jeunes, qui se sentent davantage concernés par les enjeux environnementaux parce que leur avenir est en jeu. «En plus d’être inquiets, les jeunes éprouvent un sentiment de trahison par rapport à l’inaction des décideurs et des politiciens, comme l’a révélé une vaste étude internationale parue récemment dans la revue The Lancet Planetary Health», relève la professeure.

Effet mobilisateur?

Les préoccupations relatives à l’environnement peuvent-elles constituer un moteur d’action qui, en retour, contribuerait à diminuer l’anxiété? En d’autres termes, l’éco-anxiété peut-elle avoir un effet mobilisateur? C’est ce qu’Anne-Sophie Gousse-Lessard veut vérifier et mesurer dans sa recherche.

«Il ne s’agit pas de savoir comment guérir de l’éco-anxiété, mais plutôt de savoir quoi en faire, dit la chercheuse. Certaines personnes adoptent des stratégies basées sur l’évitement ou le déni, des mécanismes de défense plus ou moins appropriés. D’autres posent des gestes individuels, comme l’adoption d’un mode de vie zéro déchet afin de réduire leur empreinte écologique, alors que d’autres encore tendent vers des actions plus collectives, en s’impliquant, par exemple, dans des groupes écologistes. Cela leur permet de rencontrer des gens qui leur ressemblent.»

Face à la crise environnementale, une crise systémique comportant des enjeux à la fois sanitaires, économiques, sociaux et politiques, l’action collective est source d’espoir et porteuse de sens, davantage que l’action individuelle, estime Anne-Sophie Gousse-Lessard. «De plus, l’engagement citoyen contribue à combler trois grands besoins fondamentaux que nous partageons tous, ceux de compétence, d’autonomie et d’affiliation sociale.»

«L’éducation à l’environnement peut nous aider à mieux comprendre la complexité de notre rapport au monde vivant et à susciter la participation citoyenne. Elle peut aussi contribuer à questionner le discours axé sur les gestes individuels qui, bien qu’utiles et nécessaires, comportent des limites.»

Éduquer à l’environnement

Les changements climatiques sont l’un des fléaux auxquels nous sommes confrontés, mais ce n’est pas le seul, relève la professeure. Il faut aussi compter avec la perte de la biodiversité, la raréfaction des ressources et les pollutions multiples. «L’éducation à l’environnement peut nous aider à mieux comprendre la complexité de notre rapport au monde vivant et à susciter la participation citoyenne, dit-elle. Elle peut aussi contribuer à questionner le discours axé sur les gestes individuels qui, bien qu’utiles et nécessaires, comportent des limites.»

Même en l'absence de certitude concernant l'avenir, l’éducation relative à l’environnement peut nourrit l’espoir, un espoir non pas naïf, mais lucide, basé sur ce que l’on veut et peut faire, poursuit la chercheuse. «Il ne s’agit pas juste d’agir parce que les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont graves et urgents. Il faut aussi s’interroger sur les valeurs que nous accordons à ce monde vivant auquel nous appartenons. Que signifie être au monde aujourd’hui, dans une société axée sur le développement, la croissance et la recherche du profit?»

Différentes initiatives existent en matière d’éducation relative à l’environnement auprès des jeunes, y compris dès le plus jeune âge. C’est le cas, notamment, du programme Environnement jeunesse qui accompagne les CPE. «Cela dit, l’éducation relative à l’environnement n’est pas institutionnalisée et son intégration dans le curriculum de formation au primaire et au secondaire dépend de la bonne volonté des enseignants», observe Anne-Sophie Gousse-Lessard.

Selon la professeure, les enseignants et enseignantes manquent d’outils pour aborder les enjeux complexes liés à la crise environnementale. «Le défi consiste à guider les jeunes du primaire et du secondaire vers une prise de conscience positive de l’environnement, qui ne soit pas basée uniquement sur la connaissance des problèmes écologiques, tout en tenant compte de leur développement cognitif et affectif.»

Conférence

Le 3 novembre prochain, Anne-Sophie Gousse-Lessard présentera une conférence sur l'éco-anxiété dans le cadre des journées professionnelles de l'Ordre des travailleuses et travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec.

Agente de recherche au Réseau inondations intersectoriel du Québec (RIISQ) et blogueuse pour le média Unpointcinq, la professeure associée se spécialise en psychologie sociale et environnementale. Outre les impacts psychosociaux des changements climatiques, ses travaux portent sur les processus motivationnels sous-tendant l’action écosociale et les enjeux de mobilité durable dans une perspective de transition socio-écologique. Elle est aussi chercheuse associée au Centre de recherche en éducation et formation relatves à l'environnement (Centr'ERE).

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