Désinformation et débat climatique

Divers acteurs utilisent les réseaux sociaux pour tromper l’opinion, observe le doctorant Danny Gagné.

25 Novembre 2021 à 8H57

Série En vert et pour tous
Projets de recherche, initiatives, débats: tous les articles qui portent sur l'environnement

En 2018, on apprenait que le controversé projet d'oléoduc Keystone XL entre le Canada et les États-Unis avait fait l'objet d'une campagne de désinformation russe sur Twitter.Photo: rblood

La désinformation a toujours existé. Mais grâce aux nouvelles technologies de la communication, elle se répand largement via les réseaux sociaux et touche des enjeux sensibles, dont ceux associés à l’environnement. «Le réchauffement climatique est au centre d’une guerre d’idées opposant les mouvements écologistes aux climatosceptiques et à tous ceux qui jugent les scientifiques et les militants environnementalistes trop alarmistes», observe le doctorant en science politique Danny Gagné, membre de l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand.

Dans une chronique publiée sur le site web de la Chaire, intitulée «Quand la désinformation pollue les débats climatiques», le jeune chercheur montre que divers types d’acteurs, certains à la solde d’États, déploient d’importantes ressources pour souffler sur les braises des polémiques entourant la crise environnementale. «Agissant souvent dans l’ombre, ils utilisent l’arme de la désinformation pour imposer leur vision des choses ou pour semer la discorde», note Danny Gagné.

L’article du doctorant est paru dans le cadre des «Chroniques des nouvelles conflictualités», qui permettent aux chercheurs de l’Observatoire des conflits multidimensionnels de commenter l’actualité internationale. «Notre objectif est de publier une chronique aux quinze jours sur divers sujets: désinformation, cyberespionnage, cyberattaques, mutations sécuritaires, etc.» 

Lobbying et marketing

Les entreprises du domaine des hydrocarbures font partie des acteurs qui pratiquent la désinformation. En septembre dernier, une enquête du think tank Influence Map, qui s’intéresse à l’empreinte environnementale de différentes industries, révélait que les pétrolières Exxon, Shell, Chevron, BP et Total ont investi, entre 2015 et 2018, plus d’un milliard de dollars en lobbying et marketing pour convaincre les États et la population, souvent de manière trompeuse, que leurs activités ont un impact minime sur le réchauffement climatique.

«Ces entreprises savent depuis longtemps que leurs activités sont néfastes pour l’environnement, ayant elles-mêmes mené des études sur ce sujet», rappelle Danny Gagné (voir encadré). Les pétrolières ne cherchent pas seulement à calmer le jeu en prétendant que leurs pratiques sont moins dommageables que ce que l’on croit. Elles insistent sur ce qu’elles font pour protéger l’environnement. «Elles utilisent les médias sociaux pour mener des campagnes de greenwashing, montrer qu’elles sont des compagnies responsables, de bons citoyens corporatifs, agissant de la manière la plus propre possible. Elles ont même recours à des automates programmés pour répéter sans cesse le même message sur Twitter, Facebook ou Instagram.»

Réchauffement climatique: les pétrolières savaient

Au printemps 2019, Benjamin Frenta, historien à l’Université Stanford, en Californie, est tombé sur un article paru en 1971 dans Total information, le magazine interne du groupe pétrolier français Total. L’article détaillait les conséquences des émissions de CO2 engendrées par la combustion des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon): constitution d’un effet de serre, augmentation des températures, fonte des calottes glaciaires et hausse du niveau de la mer, dont «les conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer…. », écrivaient les auteurs.

Selon le magazine français L’OBS, qui a révélé cette découverte inopinée, des documents internes d’Exxon, numéro un américain du pétrole, montrent que l’entreprise disposait également, et cela depuis longtemps, des connaissances les plus pointues sur les dangers du réchauffement climatique.

Dans les années 1980, la très mal nommée Association internationale de l’industrie du pétrole pour la protection de l’environnement (IPIECA) aurait financé, souligne L’OBS, des études destinées à prouver les faiblesses de la thèse du réchauffement climatique, recommandant d’attendre d’en savoir plus avant d’agir…

Source : L’OBS, no 2974, 21 octobre 2021

Une usine à trolls russe

En 2020, une étude des chercheurs australiens Indigo Strudwicke et Will Grant, parue dans Public Understanding of Science, montrait que l’Internet Research Agency (IRA), une usine à trolls russe connue pour son ingérence dans les élections présidentielles américaines de 2016, a aussi diffusé des informations sur les médias sociaux dans le but d’exacerber les tensions autour d’enjeux polarisants, tels que les OGM, la création de virus en laboratoire ou les effets secondaires des vaccins.

«L’étude révèle que le sujet le plus fréquemment abordé par l’IRA est le lien entre les activités humaines et le réchauffement climatique, souligne Danny Gagné. À partir de l’analyse d’une base de données contenant près de trois millions de messages publiés sur Twitter, Facebook, YouTube et Instagram entre 2012 et 2018, les chercheurs estiment que l’IRA a rejoint des dizaines de millions d’internautes.»

L’IRA est une agence de marketing bidon, affirme le doctorant. «Derrière sa façade légale – elle a un siège social et des employés –, on soupçonne la présence des services secrets russes, qui se servent d’elle pour diverses missions. L’agence cherche avant tout à instrumentaliser les débats sur le climat pour alimenter les divisions sociales. N’ayant pas de parti pris, elle peut aussi bien mener une campagne de salissage s’attaquant aux climatosceptiques qu’aux environnementalistes.»

Servir des intérêts économiques et géopolitiques

Propager la zizanie par la désinformation doit servir des intérêts économiques et géopolitiques. «Depuis quelques années, on assiste à une guerre des pipelines en Europe, alors que la Russie cherche à exporter son pétrole et son gaz naturel vers les pays d’Europe de l’Ouest, indique Danny Gagné. De leur côté, les États-Unis font pression sur leurs alliés pour qu’ils n’achètent pas le pétrole de la Russie. L’important, pour le Kremlin, est d’empêcher qu’un consensus se forme au sein de l’OTAN ou du Congrès américain pour bloquer ses projets, comme celui du gazoduc Nord Stream 2, qui vise à acheminer du gaz naturel liquéfié à l’Allemagne.»

Entre 2015 et 2017, une enquête des républicains du House Committee on Science, Space and Technology du Congrès américain relevait un peu plus de 9 000 messages trompeurs d’origine russe sur les réseaux sociaux au sujet des politiques énergétiques américaines. Le nombre de publications a particulièrement augmenté lors de manifestations de groupes environnementalistes contre les projets d’oléoducs Keystone XL et Dakota Access Pipeline. «Selon l’enquête, la campagne de désinformation russe visait à affaiblir la position des États-Unis dans le secteur énergétique», note le doctorant.

Le Canada, une cible de choix?

Jusqu’à maintenant, le Canada a été relativement épargné par les campagnes de désinformation russes. Cela dit, des acteurs malveillants gardent un œil sur le pays en raison des divisions suscitées par l’exploitation des énergies fossiles et parce que le Canada est un proche partenaire des États-Unis en matière d’échanges énergétiques ainsi qu’un compétiteur direct de la Russie dans le secteur du pétrole. «Alors que la population de certaines provinces se mobilise de plus en plus pour une décarbonation de l’économie, l’exploitation des hydrocarbures et l’accès aux marchés d’exportation sont perçus en Alberta comme des enjeux vitaux, incitant même des groupes à agiter l’éventail de la sécession», note Danny Gagné.

En 2018, on apprenait qu’une campagne de désinformation russe sur Twitter avait cherché à exploiter les controverses entourant le projet d’oléoduc Keystone XL entre le Canada et les États-Unis. «Ce projet visant à transporter du pétrole brut de l’Alberta jusqu’au Nebraska, soutenu par Ottawa mais dénoncé par les écologistes, avait été lancé en 2008, indique le doctorant. Annulé une première fois par Barack Obama, car jugé trop polluant, il avait été remis sur les rails par Donald Trump. Puis, le président Biden a récemment révoqué le décret de son prédécesseur.»

Selon Danny Gagné, il demeure difficile de combattre la désinformation. «Les méthodes sont de plus en plus raffinées, dit-il. Le problème est d’identifier qui fait quoi? On crée de faux profils et des comptes factices, lesquels permettent de diffuser des milliers de messages durant une période donnée, puis ces deniers disparaissent rapidement. Quant aux grandes plateformes numériques, elles ont peu intérêt à contrer la désinformation. Plus le trafic est intense sur les réseaux sociaux, plus cela leur rapporte.»

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