Spécialistes de la faune

En sciences biologiques, le travail sur le terrain des techniciens Francis St-Pierre et Réjean Deschênes est indispensable à la recherche sur les oiseaux.

5 Octobre 2021 à 9H49

Série Dans les coulisses de l'UQAM
Des employés qui, dans les coulisses, assurent le bon fonctionnement de l'Université, parlent de leur rôle au sein de notre institution.

En sciences biologiques, le travail sur le terrain des techniciens Francis St-Pierre et Réjean Deschênes est indispensable à la recherche sur les oiseaux. On aperçoit Francis St-Pierre lors d'une étude sur la nidification et la survie des femelles eider à duvet à l'île Blanche, en 2016.
Photo :Olivier Pontbriand

Depuis près de 30 ans, les techniciens en aménagement de la faune Francis St-Pierre et Réjean Deschênes sont les yeux, les oreilles et les mains des professeurs du Département des sciences biologiques Jean-François Giroux et Pierre Drapeau dans les différentes régions du Québec où ils récoltent des données sur les oiseaux migrateurs et forestiers. 

«On parle souvent des réalisations des profs et des étudiants, mais on passe trop souvent sous silence la contribution des assistants de recherche et des techniciens qui travaillent dans l’ombre, souligne Jean-François Giroux. Ils sont pourtant essentiels au succès de nos projets de recherche et ils contribuent grandement à la formation technique des étudiants.»

«La contribution de Réjean dans mon labo et de Francis dans le labo de Jean-François nous a permis d’avoir l'assurance que le travail est fait de façon hautement professionnelle tout en permettant un milieu de formation dynamique des plus sécurisants pour les étudiants en apprentissage de la recherche», renchérit Pierre Drapeau.

Travailleurs saisonniers, les deux techniciens sont rémunérés à même les subventions de recherche des professeurs qui les embauchent. «Malgré ces conditions précaires, ils sont de retour sur le terrain à chaque printemps et ils sont toujours très impliqués dans leur travail», souligne Jean-François Giroux.

Les oiseaux forestiers

Opération de baguage et de mesure d'un canard noir à Kamouraska menée par le professeur Jean-François Giroux et Réjean Deschênes, à l'automne 1991.

Réjean Deschênes a commencé à travailler pour Jean-François Giroux au début des années 1990, alors que le professeur entamait sa carrière à l'UQAM. «Nous travaillions à l'époque sur les canards dans les îles de Contrecœur et dans la région de Kamouraska», raconte le technicien en aménagement de la faune. 

Il a rencontré Pierre Drapeau alors que celui-ci effectuait son postdoctorat sous la direction de Jean-François Giroux au milieu des années 1990. «Pierre travaillait sur les oiseaux forestiers et les micromammifères dans la MRC d'Abitibi-Ouest, se rappelle-t-il. Mon travail consistait, et consiste encore, selon les projets, à participer à l'inventaire des oiseaux présents sur le territoire en les identifiant par leur chant.»

Réjean Deschênes «visite» une cavité apicale à la caméra téléscopique, en Abitibi, à l'été 2015.

Le nombre de points d'écoute varie en fonction du devis de recherche, précise Réjean Deschênes. «Pour le postdoctorat de Pierre, il y avait 250 points d'écoute la première année et 200 la seconde... et aucun de ces points ne se trouvait à moins de 300 mètres l'un de l'autre. Ça fait beaucoup de territoire à couvrir.»

Pour ce type d'inventaire, les relevés d'écoute s'effectuent au petit matin, lors de la période de nidification, au mois de juin. «Pendant le reste de l'été, quand les oiseaux ont cessé de chanter, nous effectuons un inventaire de la biodiversité animale et végétale», ajoute le spécialiste. 

Même s'il a surtout œuvré en Abitibi-Ouest (dont la station de recherche de la Forêt d'enseignement et de recherche du lac Duparquet constitue le camp de base depuis 2011) et dans le sud de la Jamésie pour les inventaires d'oiseaux forestiers, Réjean Deschênes participe à d'autres projets du professeur Drapeau, notamment celui portant sur les pics et les poteaux d'électricité

Les oiseaux aquatiques

Comme Réjean Deschênes, Francis St-Pierre a rencontré Jean-François Giroux au début des années 1990. «Ma copine de l'époque, Josée Lefebvre (M.Sc. biologie, 1996), effectuait sa maîtrise sous la direction de Jean-François. C'est toujours une bonne amie à moi. Elle a été embauchée comme biologiste au Service canadien de la faune et nous collaborons souvent à des projets sur le terrain», souligne le technicien, qui se spécialise dans les oiseaux migrateurs comme les oies, les canards et les bernaches. Il s'intéresse aussi, depuis 2010, aux goélands à bec cerclé.

Francis St-Pierre, Jean-François Giroux et des étudiants naviguent aux îles de Varennes pour une étude sur l'établissement, la nidification et la survie des bernaches du Canada.Photo: Manon Sorais

«Mon terrain de jeu, ce sont essentiellement les îles du Saint-Laurent, de Contrecœur à la Côte-Nord, en passant par le Bas Saint-Laurent, dit-il. Pour les recherches de Jean-François, j'ai dû capturer et baguer au fil des ans environ 80 000 oiseaux migrateurs de 40 espèces différentes, surtout des bernaches du Canada, des eiders à duvet et des goélands à bec cerclé. Depuis quelques années, je travaille également sur des oiseaux marins comme les macareux et les grues du Canada.»

Son travail consiste à inventorier les nids sur un territoire donné et à les marquer pour en effectuer le suivi, en plus de baguer les jeunes oiseaux. «Nous effectuons également des captures de masse pour baguer le plus d'oiseaux possible et pouvoir ensuite évaluer la croissance et la survie d'une année à l'autre, explique-t-il. En plus des bagues, nous prenons des mesures morphométriques de chaque oiseau et nous procédons à des prélèvements, comme des échantillons de salive et des prises de sang.»

Accompagner les étudiants

Francis St-Pierre a l'habitude de dire en boutade qu'il a complété plusieurs doctorats et plusieurs maîtrises au fil des ans, puisque son rôle est également d'accueillir les étudiants sur le terrain et de les assister dans leurs travaux. «Ils sont souvent maladroits au début, mais c'est la beauté de la chose: je les vois cheminer, prendre de l'expérience et décrocher un emploi dans le domaine quelques années plus tard.»

L'étudiant Éric Guimond et Francis St-Pierre procèdent au baguage des bernaches du Canada sur les îles de Varennes à l'été 2020.Photo: Manon Sorais

Pour avoir du plaisir sur le terrain, il faut aimer les oiseaux, mais aussi aimer travailler dehors, peu importe la météo, observe le technicien. «Il faut aussi avoir le sens de l'organisation et être débrouillard, parce qu'il y a toujours des impondérables.»

«La principale qualité d'un chercheur sur le terrain est la curiosité, affirme Réjean Deschênes. Au départ, les étudiants sont un peu déboussolés, mais leur métamorphose entre le début et la fin de la saison est spectaculaire.»

Réjean Deschênes porte l'étudiant Alexandre Fouillet sur ses épaules pour mesurer une cavité de pic tridactyle, à l'été 2012, dans le sud de la Jamésie. 

Sur l'une des photos qu'il nous a envoyées, on aperçoit un étudiant juché sur ses épaules afin de mesurer une cavité de pic dans un arbre. «Je dis souvent aux étudiants que mon corps a des morceaux dont la garantie est échue, mais je continue quand même parce que j'adore ça», raconte-t-il. Le compliment ultime ? «C'est lorsque les étudiants me disent que je ne suis pas trop vieux, même si j'ai l'âge d'être leur père.»

L'expérience de terrain de Francis St-Pierre et de Réjean Deschênes est précieuse. «Quand un étudiant au doctorat ou au postdoctorat mène un projet de recherche, c'est lui le boss, souligne Réjean Deschênes. Mais disons que mes cheveux gris et mes pattes d'oie me confèrent une certaine autorité...»

Pour Francis St-Pierre, la page est presque tournée sur 30 années de collaboration, puisque Jean-François Giroux est à la retraite depuis 2019. «J’avais déjà les habiletés techniques de terrain et la passion quand nous nous sommes rencontrés, mais l’efficacité et la rigueur scientifique de Jean-François m’ont grandement influencé, souligne-t-il. Je pense que nous avons beaucoup appris l’un de l’autre et que nous avons formé un duo très efficace. Il me consultait régulièrement et nous prenions ensemble les décisions sur la façon de réaliser les objectifs de terrain des étudiants aux cycles supérieurs.»

Avec son entreprise Avifaune, Francis St-Pierre effectue des contrats pour le Service canadien de la faune et pour d'autres institutions universitaires. «J'ai récemment embauché Manon Sorais (Ph.D. biologie, 2021) pour un projet, raconte-t-il. Elle a complété son doctorat avec Jonathan Verreault, avec lequel je collabore épisodiquement. L'UQAM n'est jamais bien loin!» [NDLR: la thèse de Manon Sorais a été dirigée par les professeurs Jonathan Verreault et Jean-François Giroux, de l'UQAM, de même que Marc Mazerolle, de l'Université Laval.]

Évolution technologique

Les outils utilisés sur le terrain de nos jours n'ont plus rien à voir avec les cartes aériennes en version papier et les émetteurs radio d'il y a 30 ans. «Une fois que nous avions situé sur la carte où nous souhaitions nous rendre, il fallait utiliser une boussole et s'orienter avec les arbres et les bosquet rencontrés en chemin, ou les montagnes aperçues au loin, se rappelle Francis St-Pierre. Aujourd'hui on donne un GPS aux étudiants et ils sont immédiatement autonomes!»

La technologie GPS est également utilisée dans les émetteurs placés sur les oiseaux. «La miniaturisation des appareils fait en sorte que l'on peut les placer sur leurs pattes plutôt que sur leur dos comme c'était le cas auparavant. Pour localiser un individu, il fallait pointer une antenne et se déplacer selon la force du signal dans nos écouteurs. Nous n’y parvenions que si la batterie de l’émetteur ne tombait pas à plat, ce qui survenait généralement après un mois ou deux.» Les émetteurs GPS utilisés aujourd'hui permettent d'obtenir des données par ondes cellulaires à toutes les 30 minutes, en plus d'un rapport quotidien envoyé chaque matin. «Et ces appareils sont bons pour 3 ans!», note le technicien.  

Réjean Deschênes s'émerveille devant les progrès de la géomatique. «Au Centre d'étude de la forêt, [la professionnelle de recherche] Mélanie Desrochers effectue un travail formidable. On peut lui demander, par exemple, la carte d'un territoire précis avec l'identification des ruisseaux et des peuplements de végétaux et ses logiciels la produisent instantanément.»

Réjean Deschênes et son fidèle calepin, en Jamésie, à l'été 2012.

Même si les ordinateurs et autres appareils connectés sont omniprésents dans l'environnement de recherche actuel, Réjean Deschênes consigne encore ses observations de terrain dans un calepin, quitte à les transférer chaque soir dans un ordinateur. «Je note tout ce que je vois tous les jours», affirme l'ornithologue, qui a participé entre 2010 et 2014 aux travaux du deuxième Atlas des oiseaux nicheurs du Québec. «Je pourrais utiliser les appareils électroniques, mais parfois l'humidité ou la pluie les rendent moins performants. Mon crayon, lui, ne me laisse jamais tomber!»

Les téléphones cellulaires sont également utiles, et ce, même si le réseau est faible en pleine forêt. «On peut au moins avertir les collègues si on aperçoit un ours qui se dirige vers leur emplacement», raconte Réjean Deschênes, qui en a croisé plusieurs en 30 ans, certains de loin et d'autres de beaucoup trop près à son goût!

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