Coopération internationale et PME

Une recherche vise à identifier les conditions d’un partenariat porteur pour les communautés du Sud.

17 Août 2021 à 13H13

Beaucoup de PME québécoises ont des expertises pouvant contribuer aux objectifs du PCCI, soit atténuer les effets des changements climatiques dans les pays vulnérables d’Afrique et des Antilles. Photo: FAO/Giulio Napolitano

Les organismes de coopération internationale (OCI) qui collaborent avec des entreprises privées pour mener des projets dans des communautés du Sud vendent-ils leur âme au diable? Au sein des OCI, certains le pensent. Il faut dire qu’il s’agit de deux mondes qui, en général, ne se fréquentent pas beaucoup. Une recherche partenariale dirigée par la professeure du Département de management Olga Navarro-Flores jette un nouvel éclairage sur ces expériences de collaboration entre OCI et PME.

Menée à la demande de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), cette recherche soutenue par le Service aux collectivités visait à établir des balises pour assurer des partenariats porteurs entre les OCI et le secteur privé. L’équipe de recherche a soumis son rapport en mars dernier. 

«Les PME sont plus flexibles, moins hiérarchisées, moins bureaucratisées et elles peuvent agir plus rapidement que les grandes entreprises, observe Olga Navarro-Flores. Il est également plus facile, dans une PME, d’avoir accès aux décideurs.»

Les PME sont aussi plus ouvertes aux enjeux environnementaux et à la question de la responsabilité sociale des entreprises (RSE), affirme la professeure. «Dans les ONG, il y a cette idée que chaque entreprise cache un grand méchant loup qui ne cherche qu’à s’enrichir. En échangeant, les gens se rendent compte que ce n’est pas parce qu’on agit au sein d’une entreprise qu’on ne peut pas avoir des principes de développement durable ou de responsabilité sociale.»

Pour qu’un partenariat fonctionne, des apprentissages sont à faire tant du côté des OCI que des entreprises. Il doit y avoir un respect mutuel et un engagement autour d’objectifs communs, observe la chercheuse. 

«La notion d’efficacité, pour les entreprises, est beaucoup plus à court terme et leurs préoccupations sont ancrées dans les intérêts des investisseurs, souligne Olga Navarro-Flores. Pour les ONG, la perspective est plus à long terme et ancrée dans les besoins des populations. Une entreprise qui s’implique dans un projet de partenariat ne changera pas sa raison d’être, mais elle peut avoir un avantage à collaborer avec une ONG pour améliorer ses façons de faire, pour être plus efficace sur le terrain. C’est la même chose pour l’ONG.»

Selon la professeure, l’erreur consiste à avoir des attentes irréalistes. «On n’entre pas dans un partenariat avec le secteur privé en voulant changer la logique de l’entreprise, dit-elle. Quand on comprend le contexte et les limites du partenariat, quand les parties savent que chacune a un rôle à jouer et qu’elles n’essaient pas de se substituer les unes aux autres, ça fonctionne. Sinon, c’est l’échec.»

Coopération climatique

C’est un appel de projets lancé à l’automne 2019 dans le cadre du Programme de coopération climatique internationale (PCCI) du gouvernement du Québec qui a été l’élément déclencheur de cette recherche. Cet appel de projets a suscité beaucoup d’intérêt de la part d’OCI, qui se sont associés à des PME québécoises pour répondre à des besoins spécifiques dans les pays du Sud. «Ces partenariats, grâce au financement du gouvernement, donnent la possibilité à des entreprises du Québec d’utiliser leur expertise à l’international», dit la chercheuse. Des projets dans des domaines tels que l’agroforesterie, la gestion des matières résiduelles, la qualité des eaux ou l’énergie ont été mis sur pied.

Au sein de l’AQOCI, le questionnement sur les collaborations avec des entreprises privées ne date pas d’hier, note Olga Navarro-Flores. Déjà, en 2014, cette ancienne coopérante avait contribué à l’organisation d’un congrès de l’AQOCI sur la responsabilité sociale des entreprises. À l’époque, rappelle-t-elle, le gouvernement Harper avait sabré dans le financement de l’aide internationale et les fonds avaient en partie été redirigés vers des programmes axés sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE) canadiennes actives à l’étranger. L’aide était versée aux entreprises, qui pouvaient faire appel à des OCI pour mettre en place des programmes. En quête de sources de financement, certains OCI s’étaient rapprochés d’entreprises privées, tandis que d’autres s’y opposaient farouchement.

Le contexte actuel est différent, note la professeure. D’une part, les projets soumis dans le cadre du PCCI visent la lutte contre les changements climatiques, un objectif que partagent les OCI. D’autre part, les PME ne sont pas perçues de la même façon que les grandes entreprises multinationales. «Les gens se disent que les petites entreprises ne risquent pas de les avaler tout ronds», commente Olga Navarro-Flores. 

Comment réussir un partenariat pour que toutes les parties, y compris les communautés du Sud, puissent en bénéficier? C’est le questionnement qui a été à la base du projet de recherche.  Pour y répondre, on a d’abord regardé du côté de ce qu’en disaient les membres de l’AQOCI. Après une synthèse des discussions tenues lors du congrès de 2014, la professeure et son équipe ont aussi analysé les comptes rendus d’une communauté de pratique en environnement, mise sur pied au sein de l’AQOCI en 2016, et ceux de l’Assemblée générale de l’organisme, en 2019.

En deuxième étape, l’équipe de recherche a complété une revue de la littérature sur les relations entre ONG et entreprises privées. «Les études portent surtout sur des projets menés en association avec de grandes corporations, mentionne Olga Navarro-Flores. Très peu couvrent des PME et aucune les PME québécoises. Pourtant, il y a plusieurs PME au Québec qui travaillent avec des ONG, mais cela n’a pas été documenté scientifiquement.»

Finalement, à l’automne 2020, un panel virtuel a été organisé avec des entrepreneurs qui ont formé des partenariats avec des OCI. Les membres de l’AQOCI étaient invités.

Une urgence d’agir

Selon la professeure, les collaborations entre ONG et entreprises sont étroitement liées au contexte dans lequel elles ont lieu. «Les changements climatiques imposent une urgence d’agir qu’on ne peut plus nier, souligne-t-elle. En fonction de cette urgence, on se dit que les partenariats avec les PME ont leur raison d’être parce que les PME ont des expertises que les OCI n’ont pas, et inversement.»

Beaucoup de PME québécoises ont des expertises pouvant contribuer aux objectifs du PCCI, soit atténuer les effets des changements climatiques dans les pays vulnérables d’Afrique et des Antilles. Elles ont accès à des technologies dans des domaines tels que les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, le bâtiment durable, le traitement des eaux ou du méthane. Quant aux OCI, ils ont une connaissance approfondie des régions du monde où ils interviennent. Ils sont en mesure d’identifier les besoins et de faire le lien entre les PME et les communautés locales.

«Les participants ont tous mentionné que l’intégration des parties prenantes prend du temps, mais que c’est important, mentionne la professeure. Ils ont aussi insisté sur l’importance des investissements publics pour bien faire les choses ainsi que sur l’encadrement et l’accompagnement qui peuvent être donnés par le gouvernement.»

Le Programme de coopération climatique internationale ayant commencé récemment, les expériences sont toujours en cours et n’ont pas été documentées, souligne Olga Navarro-Flores. Son équipe de recherche compte poursuivre le travail en réalisant des entrevues en profondeur avec des entrepreneurs qui ont collaboré avec des ONG pour explorer plus à fond l’expérience du partenariat. «On veut aussi s’assurer qu’il y aura des réponses aux préoccupations des ONG dans l’évaluation du programme qui sera menée par le gouvernement et aussi que l’on tiendra compte des retombées pour les partenaires dans les pays du Sud.»

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